Au­pied­des­tours, les­pec­tre­del’abs­ten­tion

AG­ri­gny 2, im­mense co­pro­prié­té au­jourd’hui très dé­gra­dée, les ha­bi­tants se sentent aban­don­nés. Aux mu­ni­ci­pa­lesde2008, l’abs­ten­tion avait frô­lé les 57 %.

Le Parisien (Paris) - - Municipales - GRI­GNY ( ES­SONNE) FLO­RENCE MÉRÉO

Leur carte d’élec­teur est ran­gée dans leur por­te­feuille. En 2008, ils l’ont uti­li­sée pour faire élire le maire com­mu­niste qui a pas­sé la main à un ad­joint en cours de man­dat. Mais cette fois, ni Ali ni Na­dia ne se dé­pla­ce­ront aux urnes. Ce couple ins­tal­lé dans la co­pro­prié­té géante de Gri­gny 2 va cé­der à la ten­ta­tion de l’abs­ten­tion. Celle- là même qui gan­grène cha­cune des élec­tions dans la cité dé­gra­dée, éri­gée à l’aube des an­nées 1970.

Lors des der­nières mu­ni­ci­pales, près de 57 % des ha­bi­tants de Gri­gny ( Es­sonne) ont bou­dé le suf­frage au pre­mier tour, 52 %, au se­cond. « Vo­ter ? Pour qui ? Pour quoi faire ? Je n’ai plus confiance en per­sonne. Don­ner ma voix, ce se­rait cau­tion­ner l’im­mo­bi­lisme dans notre quar­tier » , se ré­signe Na­dia, 42 ans. En bas de son immeuble, un par­king mu­ré est re­cou­vert de tags. Les en­com­brants s’amon­cellent sans qu‘ au­cun passant n’y prête at­ten­tion. « La sa­le­té, dans les rues, dans nos halls, tout le monde s’en fout » , re­prend son époux de 58 ans. « Est- ce que les as­cen­seurs marchent ? Des fois oui, des fois non, mais vous par­lez plu­tôt des uri­noirs, c’est ça ? » iro­nise- t- il.

Payer au­tant pour cette vie- là… et al­ler vo­ter, c’est au- des­sus de mes forces”

Une jeune habitante de Gri­gny 2

Pla­cée sous ad­mi­nis­tra­tion ju­di­ciaire de­puis 2011, la deuxième plus grande co­pro­prié­té d’Eu­rope fait co­ha­bi­ter 17 000 per­sonnes dans 5 000 lo­ge­ments ré­par­tis dans des « squares » en vase clos. Ici, le chô­mage est la pro­blé­ma­tique prin­ci­pale des moins de 26 ans et l’in­sé­cu­ri­té est pal­pable. La dette cu­mu­lée de plu­sieurs mil­lions d’eu­ros em­pêche le re­dres­se­ment de la « co­pro » tan­dis que les charges exor­bi­tantes — no­tam­ment de chauf­fage — étranglent les mé­nages. « 1 100 € de charges par tri­mestre pour un quatre- pièces. Fin dé­cembre, un ap­pel sup­plé­men­taire de fonds de 400 € est tom­bé ( NDLR : pour ré­sor­ber la dette due au fournisseur d’eau). Payer au­tant pour cette vie- là… et al­ler vo­ter, c’est au- des­sus de mes forces » , ex­plique une jeune cadre dy­na­mique de 25 ans croi­sée à la gare si­tuée au pied des tours.

Les can­di­dats au poste de maire, conscients que la par­ti­ci­pa­tion est le vé­ri­table en­jeu de l’élec­tion, mul­ti­plient les ac­tions de cam­pagne à Gri­gny 2. Mais dans le grand en­semble sur­nom­mé par les jeunes les Qua­treMurs, convaincre d’al­ler aux urnes est un sa­cer­doce. « On ne va pas vo­ter alors que notre seule vo­lon­té c’est de par­tir d’ici » , hausse ti­mi­de­ment des épaules Gu­lis­tan, une jeune ma­man de deux pe­tites filles. Pro­prié­taire avec son ma­ri d’un appartement, le couple n’arrive pas à re­vendre. « Vo­ter ne chan­ge­ra rien à notre quo­ti­dien. » « Si, moi cette fois j’y crois » , in­ter­rompt Her­vé, 48 ans. En 2008, il n’a pas vo­té. « Là, je vais le faire. J’ai pris conscience de l’im­por­tance que ça avait. Pour re­don­ner de la mixi­té so­ciale à Gri­gny 2, il faut agir. Le vote peut ser­vir » , s’est- il lais­sé convaincre par un can­di­dat au- quel il ac­cor­de­ra son scru­tin.

Lui aus­si vo­te­ra. Et « s’il le faut » , il em­mè­ne­ra « par la manche » ses co­pains pour qu’ils fassent de même. Ac­cou­dé au Ptit Creux, le ca­fé du centre com­mer­cial, Ya­cine est convain­cu. « Il suf­fit d’un rien pour que les choses changent » , lâche le com­mer­cial de 20 ans, à la re­cherche d’un em­ploi. Il ne sait pas en­core pour qui il vo­te­ra mais il en fait un de­voir, lui dont les pa­rents d’ori­gine ka­byle n’ont pas « la chance » d’avoir ac­cès à l’iso­loir. « C’est pour eux que je vais vo­ter et pour les jeunes de Gri­gny. Parce que vo­ter, quand on a gran­di dans cette cité qui ne nous a pas don­né les mêmes chances que tout le monde, c’est fort. Moi je le vois comme une fa­çon de dire que les quar­tiers ne sont pas condam­nés à être une voie de ga­rage. » Son vote, c’est son « cri » pour prou­ver que la jeu­nesse des quar­tiers existe et qu’elle doit être en­ten­due.

Gri­gny 2 ( Es­sonne), mar­di. « Vo­ter ? Pour qui ? Pour quoi faire ? Je n’ai plus confiance en per­sonne » , confie Na­dia qui, comme son mar, i Ali, pré­fère s’abs­te­nir..

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.