« Ces opé­ra­tions per­mettent de le­ver des doutes »

Le Parisien (Paris) - - FAITS DIVERS - Pro­pos recueillis par ÉRIC PEL­LE­TIER Pro­pos recueillis par TI­MO­THÉE BOU­TRY

jus­ti­fie l’ef­fi­ca­ci­té des per­qui­si­tions ad­mi­nis­tra­tives dans la lutte contre l’is­lam ra­di­cal. Pour­quoi at­tendre l’état d’ur­gence pour lan­cer de telles opé­ra­tions ? JÉ­RÔME LÉONNET. Les ou­tils de sur­veillance du ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial ne sont pas tou­jours suf­fi­sants pour per­mettre de « ju­di­cia­ri­ser » les af­faires. Les per­qui­si­tions ad­mi­nis­tra­tives per­mettent d’élu­ci­der des si­tua­tions sur les­quelles nous avions des soup­çons, sans pou­voir les ca­rac­té­ri­ser ju­di­ciai­re­ment. Dans bien des cas, ces opé­ra­tions ont per­mis de le­ver le doute. Sur quels cri­tères votre ser­vice a-t-il dé­fi­ni ses « dos­siers d’ob­jec­tif » ? Nous sommes concen­trés sur la dé­tec­tion des si­gnaux dits « faibles », c’est-à-dire sur des in­di­vi­dus dont le par­cours ou la vul­né­ra­bi­li­té per­met de pen­ser qu’ils peuvent bas­cu­ler dans la vio­lence. Nous sui­vons au­jourd’hui en­vi­ron 2 000 pro­fils de ce type. Pour ces opé­ra­tions, nous avons re­te­nu à ce jour 700 ob­jec­tifs prio­ri­taires. Avez-vous été sur­pris du ré­sul­tat de ces per­qui­si­tions ? Nous avons dé­cou­vert des armes en nombre et des stu­pé­fiants. Mais ces dé­cou­vertes va­lident plu­tôt nos ana­lyses. Les pro­fils sui­vis par le ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial évo­luent sou­vent à la confluence de di­vers tra­fics. Les af­faires Me­rah et Koua­chi-Cou­li­ba­ly l’ont dé­mon­tré : les armes uti­li­sées par les ter­ro­ristes ont été ac­quises au­près du mi­lieu. Pour as­su­rer leur lo­gis­tique, ces ré­seaux font preuve d’un to­tal op­por­tu­nisme. Quant à leurs sou­tiens, ils agissent par in­té­rêt fi­nan­cier, par af­fi­ni­té re­li­gieuse, ou par simple so­li­da­ri­té liée au quar­tier, à un pas­sage com­mun en pri­son ou à la fré­quen­ta­tion d’une salle de prière. La drogue sai­sie sert-elle à fi­nan­cer la cause ou est-elle des­ti­née à un usage per­son­nel ? Les deux. En tout cas, de fortes sommes d’ar­gent ont été sai­sies, jus­qu’à 90 000 € en un en­droit. Où ces per­qui­si­tions ad­mi­nis­tra­tives ont-elles eu lieu ? Ma­jo­ri­tai­re­ment dans les grands centres ur­bains. Mais la ra­di­ca­li­sa­tion peut aus­si avoir lieu dans des ter­ri­toires pé­ri­ur­bains, comme le prouve le par­cours de Maxime Hau­chard, un jeune Nor­mand de­ve­nu bour­reau pré­su­mé du groupe Etat is­la­mique.

PRO­FES­SEUR Le re­cours à l’état d’ur­gence est-il pro­por­tion­né ? GILLES J. GUGLIELMI. La France a su­bi le plus gros at­ten­tat ter­ro­riste sur son sol, une ré­ponse était né­ces­saire. En re­vanche, c’est sur­pre­nant d’avoir an­non­cé im­mé­dia­te­ment une pro­ro­ga­tion aus­si longue de trois mois. Mais ce qui m’in­quiète le plus, c’est cette vo­lon­té d’en pro­fi­ter pour mo­di­fier la loi et la Consti­tu­tion alors que nous sommes dans une pé­riode trouble qui né­ces­site du re­cul. C’est-à-dire ? La loi sur l’état d’ur­gence a été ren­for­cée. Les par­le­men­taires ont no­tam­ment éten­du la pos­si­bi­li­té de dis­so­lu­tion ad­mi­nis­tra­tive — et dé­fi­ni­tive — des as­so­cia­tions sur la base d’une ap­pré­cia­tion sub­jec­tive. C’est em­blé­ma­tique de l’ex­cès de nor­ma­li­sa­tion ac­tuel. En outre, le pré­sident de la Ré­pu­blique a an­non­cé son in­ten­tion de mo­di­fier la Consti­tu­tion, en créant no­tam­ment un nou­veau ré­gime d’ex­cep­tion, l’état de crise. Je m’in­ter­roge sur sa per­ti­nence mais aus­si sur le flou de son Le cli­mat est tel que toute me­sure sé­cu­ri­taire est au­jourd’hui sus­cep­tible de pas­ser ! C’est as­sez hu­main, mais c’est jus­te­ment pour ça qu’il ne fal­lait pas mo­di­fier nos textes fon­da­men­taux en ce mo­ment. Le Pre­mier mi­nistre a éga­le­ment in­di­qué qu’il ne sou­hai­tait pas la sai­sine du Con­seil consti­tu­tion­nel. Ça donne l’im­press­sion que l’exé­cu­tif est prêt à s’af­fran­chir d’une par­tie de l’Etat de droit. Ma­ni­fes­te­ment l’opi­nion pu­blique adhère, mais c’est sans doute parce que les me­sures les plus contrai­gnantes — no­tam­ment les as­si­gna­tions à ré­si­dence — concernent au fi­nal très peu de monde. Les gens ne se rendent pas concrè­te­ment compte de ce que ce­la re­pré­sente. Que pen­ser des as­si­gna­tions des militants éco­lo­gistes sans lien avec le ter­ro­risme ? C’était in­évi­table que l’Etat pro­fite de l’as­si­gna­tion à ré­si­dence pour élar­gir son champ d’ap­pli­ca­tion ini­tiale, mais c’est clai­re­ment un dé­voie­ment de l’es­prit du texte.

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