« Je n’osais même pas trem­bler »

Le ha­sard a fait de ce Ma­ro­cain le voi­sin du des­sus des ter­ro­ristes plan­qués à Saint-De­nis. Quinze jours après l’as­saut du Raid sur la cache ter­ro­riste, Nou­red­dine, 31 ans, ra­conte son cal­vaire.

Le Parisien (Paris) - - TERRORISME - Saint-De­nis (Seine-Saint-De­nis) JEAN-GA­BRIEL BONTINCK

DEUX SE­MAINES après l’as­saut an­ti­ter­ro­riste me­né par le Raid à Saint-De­nis, Nou­red­dine T. a tou­jours peur d’ou­vrir une fe­nêtre. Ce Ma­ro­cain de 31 ans dor­mait dans son ap­par­te­ment de la rue du Cor­billon, juste au-des­sus de ce­lui d’Ab­del­ha­mid Abaaoud et ses com­plices. Il a été bles­sé au bras par un tir en ou­vrant sa fe­nêtre, avant d’être ar­rê­té et pla­cé en garde à vue. Soup­çon­né d’être lié aux ter­ro­ristes, il a fi­na­le­ment été mis hors de cause… pour être pla­cé en centre de ré­ten­tion. Sor­ti la se­maine der­nière, mais sous le coup d’une obli­ga­tion de quit­ter le ter­ri­toire (OQTF), Nou­red­dine vit ac­tuel­le­ment dans un hô­tel de Saint-De­nis. Il ra­conte ces quinze jours de fo­lie. « Vers 4 h 15, j’ai été ré­veillé par un énorme bruit. Je croyais que l’im­meuble brû­lait. J’ai ou­vert ma fe­nêtre pour sor­tir un tee-shirt blanc, et là j’ai re­çu une balle dans le bras gauche. A 5 cm de ma tête ! J’ha­bite au 4e étage, juste au-des­sus des ter­ro­ristes. Pen­dant que cer­tains po­li­ciers ti­raient sur l’ap­part du 3e, d’autres ti­raient sur ma porte, sans ar­rêt. A un mo­ment, j’ai en­ten­du : Je­tez des gre­nades, je­tez des gre­nades ! J’ai vrai­ment flip­pé, j’étais cho­qué. J’ai at­ten­du. Ils conti­nuaient à ti­rer… Ça a du­ré au moins vingt mi­nutes. » « Quand les tirs se sont cal­més, je suis sor­ti dou­ce­ment. Dès qu’ils m’ont vu, ils ont crié : Les mains sur la tête, les mains sur la tête ! Dé­sha­billez-vous ! Je me suis désha­billé, le ca­le­çon aus­si. Ils m’ont me­not­té, j’avais le bras en sang. Ils m’ont de­man­dé si j’étais seul, je leur ai dit que j’étais avec deux amis (NDLR : Nou­red­dine B., 26 ans, et Mo­ha­med F., 28 ans, sans-pa­piers ma­ro­cains qu’il hé­ber­geait de­puis quelques jours). Ils sont sor­tis, les po­li­ciers leur ont de­man­dé de se désha­biller, mais ils ne com­pre­naient pas. J’ai de­man­dé si je pou­vais leur par­ler en arabe, on m’a ré­pon­du : « Ferme ta bouche, si­non je t’ex­plose la tête ! » Mes amis ont fi­ni par com­prendre, ils se sont dé­sha­billés. Nous sommes des­cen­dus en pas­sant de­vant le 3e. On re­ce­vait des douilles sur le vi­sage ! Il y avait au moins 50 agents du Raid dans l’es­ca­lier. Du 4e jus­qu’en bas, c’étaient coups de ma­traque, coups de poing, coups de ge­nou ! Ils nous ont mis au sol dans la rue et pen­dant trente mi­nutes. Al­lon­gé nu, j’avais le pied d’une femme po­li­cier sur la tête. J’avais froid, mais je n’osais même pas trem­bler… » Après quelques heures à l’hô­pi­tal Avi­cenne de Bo­bi­gny (d’où il res­sort avec 36 points de su­ture au bras), Nou­red­dine et ses deux amis sont trans­fé­rés, me­not­tés et yeux ban­dés, à la sous-di­rec­tion an­ti­ter­ro­riste (SDAT) de Le­val­lois. « Ils nous ont vrai­ment pris pour des ter­ro­ristes, pour­suit-il. Vers mi­di, à peine sor­ti de l’hô­pi­tal, les ques­tions ont com­men­cé, tout de suite, pen­dant deux heures. Ce n’est qu’après que j’ai pu prendre mes mé­di­ca­ments et man­ger. » La garde à vue du­re­ra quatre jours, avec des au­di­tions quo­ti­diennes. « Ils me po­saient des ques­tions : Est-ce que j’étais mu­sul­man ? Oui, mais non pra­ti­quant. Est-ce que je connais­sais Daech ? Oui, à la té­lé comme tout le monde… » Nou­red­dine est aus­si in­ter­ro­gé sur toutes les per-

VI­DÉO

le­pa­ri­sien.fr

Le té­moi­gnage de Nou­red­dine sonnes qu’il a croi­sées en France. « Je suis ar­ri­vé en 2003, je fume, je bois, je ne me sou­viens pas de tout ! Ils me di­saient : Il ne faut pas ou­blier. Au 3e jour, ils m’ont dit : Tu vas prendre trente ans, juste parce que t’es con ! Je n’ai pas dor­mi les deux der­niers jours ! » Les ter­ro­ristes, Nou­red­dine as­sure ne pas les avoir vus : « Ce­la fai­sait trois-quatre jours que je res­tais chez moi sans sor­tir, à re­gar­der la té­lé », ex­plique-t-il. En re­vanche, Ja­wad Ben­daoud, leur logeur, il le connaît. « C’est un mec qui parle avec tout le monde, mais c’est juste un pe­tit con, il a fait ça pour l’ar­gent. Cet ap­part était vide au dé­part puis il y a eu un dé­gât des eaux. Un ha­bi­tant du 2e a cas­sé la porte pour ré­pa­rer la fuite. L’en­droit est res­té ou­vert et Ja­wad est ve­nu. Ce­la fai­sait à peine vingt jours. C’est lui qui a ame­né tous ces gens-là. Des fa­milles sont à la rue au­jourd’hui, c’est sa faute. » « A peine sor­tis de garde à vue le sa­me­di, des po­li­ciers nous ont em­me­nés au centre de ré­ten­tion de Vin­cennes », pour­suit-il. Le pré­fet a en ef­fet pro­non­cé à l’en­contre de Nou­red­dine et ses amis une OQTF. Pris en charge par une as­sis­tante so­ciale, ils ob­tiennent, grâce à leur avo­cat qui dé­couvre un vice de pro­cé­dure, l’au­to­ri­sa­tion de quit­ter le centre au bout de cinq jours. Mais leur OQTF court tou­jours. « Mal­gré la bles­sure, le choc, tout ça, ils vou­laient nous em­me­ner au Ma­roc…, souffle-t-il. Heu­reu­se­ment il y a une jus­tice. » De­puis jeu­di der­nier, Nou­red­dine est hé­ber­gé dans un hô­tel du cen- tre-ville de Saint-De­nis. Il bé­né­fi­cie du pro­gramme de re­lo­ge­ment des si­nis­trés de l’im­meuble, me­né par la ville et l’Etat, et es­père ob­te­nir des pa­piers avec l’aide de son avo­cat. De­puis son ar­ri­vée en France en 2003, il tra­vaille dans le bâ­ti­ment ou sur les mar­chés, as­sure qu’il avait un bail à son nom pour ce deux-pièces à 400 € par mois.

« Je me dé­brouillais, j’ar­ri­vais à vivre, même sans pa­piers. On était bien, jus­qu’à ce jour-là… » ex­plique Nou­red­dine, qui est éga­le­ment père d’une fillette de 7 ans avec sa com­pagne fran­çaise dont il est sé­pa­ré. De­puis quinze jours, il cau­che­marde toutes les nuits et n’a pu ré­cu­pé­rer la moindre de ses af­faires, son ap­par­te­ment étant ra­va­gé et sous scel­lés. Il ne se voit pas re­par­tir au Ma­roc : « Ma vie est ici, je veux conti­nuer à vivre en France. Avoir un tra­vail dé­cla­ré, des pa­piers, vivre nor­ma­le­ment, c’est mon rêve. »

L’as­saut

L’in­ter­pel­la­tion

La garde à vue Ses re­la­tions avec Ja­wad, le logeur d’Abaaoud Le centre de ré­ten­tion Son ave­nir en France

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.