Emue par les at­ten­tats, elle va de­ve­nir... fran­çaise

Le Parisien (Paris) - - PARIS - NACIM CHIKH

AVEC SON BON­NET EN LAINE et ses bal­le­rines léo­pard, Ana­belle a les at­tri­buts d’une bo­bo pa­ri­sienne. Seul son ac­cent an­glo-saxon pro­non­cé ré­vèle ses ori­gines. Cette ma­man de 32 ans, à la tête de Present Per­fect (bou­le­vard Pois­son­nière dans le IXe), une en­tre­prise qui forme les di­ri­geants à la prise de pa­role et au ma­na­ge­ment des jeunes, a dé­ci­dé après dix an­nées pas­sées à Pa­ris de prendre la na­tio­na­li­té fran­çaise.

« Je ne l’au­rais ja­mais fait sans les at­ten­tats », concède-t-elle. « J’étais à Sin­ga­pour pour le tra­vail, et j’ai sui­vi ça de loin, scot­chée à la té­lé. Je me suis sen­tie bien plus tou­chée et concer­née que ce que je ne l’au­rais ima­gi­né », ra­conte-t-elle.

C’est une fois ren­trée, de­vant une vi­déo de John Oli­ver (NDLR : un hu­mo­riste an­glais of­fi­ciant à la té­lé amé­ri­caine) évo­quant la beau­té de la culture fran­çaise qu’elle prend sa dé­ci­sion. « Je me suis sen­tie ap­par­te­nir plei­ne­ment à cette culture. Ce que les ter­ro­ristes ont vou­lu dé­truire, c’est aus­si moi », ex­plique-t-elle, émue.

Rien ne la pré­des­ti­nait pour­tant à de­ve­nir un jour fran­çaise. Ele­vée dans une famille mor­mone dans le grand nord de l’Al­ber­ta, au Ca­na­da — « un en­droit à 300 km du pre­mier su­per­mar­ché » —, Ana­belle suit en 2006, à 23 ans, son pe­tit ami à Pa­ris pour six mois. Elle ne re­par­ti­ra ja­mais. « Je ne par­lais pas un mot de fran­çais et le dé­pay­se­ment a été ter­rible. Les gens sont très dif­fé­rents ici, comme des noix de co­co. Pour at­teindre le fruit su­cré de leur ami­tié, il faut se battre aux pre­miers abords avec une co­quille épaisse ! », s’amuse-t-elle. La rup­ture avec sa culture mor­mone de « bonne mère de famille, condam­née à faire le mé­nage et des ga­mins » est bru­tale. « Ici, j’ai dé­cou­vert l’im­por­tance de la culture, de la bonne bouffe. »

Bien qu’au­jourd’hui ma­riée à un Fran­çais et mère de deux en­fants, Ana­belle avait jusque-là re­fu­sé d’être na­tu­ra­li­sée. « J’ai tou­jours eu du mal avec cer­tains as­pects de la France, son ad­mi­nis­tra­tion étouf­fante, ses gar­çons de ca­fé désa­gréables, ses im­pôts. Je ne me sen­tais pas ap­par­te­nir plei­ne­ment à ce pays et le Ca­na­da me man­quait, c’était un moyen de gar­der mes ra­cines », ex­plique-t-elle.

La nais­sance de ses en­fants l’oblige à re­pen­ser son avis sur son pays d’adop­tion. « Quand on voit la qua­li­té des soins en ma­ter­ni­té, qui ne vous coûtent presque rien, on com­prend mieux l’im­por­tance du ser­vice pu­blic », concède-t-elle.

Son ma­ri, d’ha­bi­tude « un peu vexé de [ses] re­fus ca­té­go­riques », a été « très ému lorsque je lui ai an­non­cé que je sou­hai­tais de­ve­nir fran­çaise. Nos en­fants, eux, ne com­prennent pas trop. Pour eux, je suis dé­jà fran­çaise ». Elle a fê­té la nou­velle avec ses amis, au­tour d’un gâ­teau si­gné « Fuck ter­ro­rism » chez elle au Krem­lin-Bicêtre (Val-de-Marne). « Les ter­ro­ristes veulent qu’on se sé­pare, qu’on cède à la co­lère. Je pré­fère leur ré­pondre en fai­sant la fête avec un mes­sage d’union », s’amu­set-elle.

Reste main­te­nant à par­cou­rir le che­min de croix des dé­marches ad­mi­nis­tra­tives de na­tu­ra­li­sa­tion. « C’est le prix à payer, et je le paye avec joie. Mon dos­sier est bé­ton même si j’ai conscience de de­voir en­core pro­gres­ser en fran­çais, sur­tout à l’écrit. Avant, je pou­vais ne prendre que ce qui me plai­sait dans la France. Main­te­nant, j’ai moi aus­si des de­voirs en­vers mon pays. »

« Main­te­nant, j’ai moi aus­si des de­voirs en­vers mon pays [d’adop­tion] »

(LP/N.C.)

Ar­ri­vée du Ca­na­da à 23 ans pour pas­ser six mois dans la ca­pi­tale, Ana­belle y a fi­na­le­ment fait sa vie.

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