Dix ans de pri­son pour la femme bat­tue

Ju­gée pour avoir tué en 2012 son ma­ri qui la mar­ty­ri­sait, Jac­que­line Sau­vage a été condam­née hier en ap­pel.

Le Parisien (Paris) - - FAITS DIVERS - LOUISE COLCOMBET

« J’ES­PÈRE que ce 28 jan­vier 2017 on nous ren­dra notre mère pour de bon et qu’on nous fou­tra la paix ! » Pre­nant dans ses bras Jac­que­line Sau­vage par­des­sus le box, sa fille Fa­bienne éclate sou­dain en san­glots. Dix ans, c’est la « peine juste » qu’avait ré­cla­mée l’avo­cat gé­né­ral et à la­quelle a été condam­née cette femme de 67 ans, comme en pre­mière ins­tance, par la cour d’as­sises du Loir-et-Cher qui la ju­geait en ap­pel. Une peine, avait pré­ci­sé Fré­dé­ric Che­val­lier, qui, compte te­nu du temps pas­sé en dé­ten­tion et par le jeu des re­mises de peine, la rend li­bé­rable en jan­vier 2017.

Du­rant trois jours, ce pe­tit brin de femme avait ra­con­té avec une ap­pa­rente ba­na­li­té les atro­ci­tés vé­cues du­rant qua­rante-sept ans au­près de ce ma­ri des­pote qu’elle avait abat­tu en 2012, un homme qui frap­pait femme et en­fants, avait vio­lé ses filles et a sans doute conduit son fils au sui­cide — il avait été dé­cou­vert pen­du deux heures après le drame.

Nor­bert Ma­rot était « le diable in­car­né », ré­sume sa pe­tite-fille, il ter­ro­ri­sait le quar­tier, à telle en­seigne que deux voi­sines ci­tées comme té­moin ont re­mer­cié Jac­que­line Sau­vage de son geste. Du­rant ce pro­cès, au­ra en per­ma­nence pla­né la fi­gure mal­fai­sante, qua­si mys­tique, de Nor­bert Ma­rot, ain­si que cette lan­ci­nante ques­tion : com­ment ce huis clos a-t-il pu per­du­rer aus­si long­temps ? Com­ment la peur a-t-elle pu ga­gner, en­vers et contre tout ? « J’ai­me­rais que vous l’ayez en face de vous, c’était un monstre, une bombe ! » avait ex­plo­sé Fa­bienne, l’une des filles, ques­tion­née par l’avo­cate de la par­tie ci­vile sur l’ab­sence de dé­pôt de plainte.

Un pas­sage à l’acte lors­qu’elle sent que tout est per­du

« C’est ma faute, j’étais éper­du­ment amou­reuse » a conve­nu Jac­que­line Sau­vage, comme pri­son­nière d’une forme de dé­ter­mi­nisme — « Ce que j’au­rais pu faire ? Ne pas le ren­con­trer » — et d’une vie qu’elle a pour­tant choi­sie, se ma­riant à 17 ans contre l’avis de sa famille. Est-ce là la clé de cette forme de ré­sis­tance im­pen­sable, de cette ca­pa­ci­té à en­cais­ser sans ja­mais se plaindre ? Dans un ré­qui­si­toire brillant, em­preint d’une grande hu­ma­ni­té, Fré­dé­ric Che­val­lier a re­tra­cé le par­cours de cette femme « dé­ter­mi­née » : une ado­les­cente qui, à 15 ans, avait sé­duit Nor­bert, la pe­tite frappe convoi­tée par toutes les filles, cette pe­tite cou­tu­rière, ti­tu­laire du seul cer­ti­fi­cat d’études, de­ve­nue ges­tion­naire de l’en­tre­prise fa­mi­liale… « Elle vou­lait réus­sir et a réus­si. Mais à quel prix ? », a in­ter­ro­gé Fré­dé­ric Che­val­lier, pour qui cette dé­ter­mi­na­tion a fi­na­le­ment scel­lé son mal­heur en la pous­sant « à choi­sir la mau­vaise per­sonne et à al­ler jus­qu’au bout avec elle ». Une femme qui passe à l’acte lors­qu’elle sent que tout est per­du : ses en­fants, son couple, son en­tre­prise.

Re­je­tant toute forme de ma­ni­chéisme, l’avo­cat gé­né­ral avait rap­pe­lé le cycle in­fer­nal des vio­lences conju­gales. S’adres­sant à Jac­que­line Sau­vage, si mal­me­née du­rant l’au­dience : « Ma­dame, je ne vais pas, moi, vous dire qu’il suf­fi­sait de pous­ser la porte de la gen­dar­me­rie », lance-t-il, avant de se tour­ner vers la salle, en co­lère : « Elle, elle était dans la crainte ! Mais vous, les autres ? Il fal­lait faire quelque chose nom de Dieu ! »

En pleurs, Jac­que­line Sau­vage s’adresse alors à sa belle-soeur, juste avant que le ju­ry ne parte dé­li­bé­rer. « Je de­mande par­don, je te de­mande par­don Ch­ris­tiane. » Face à elle, la soeur de Nor­bert Ma­rot fait oui de la tête, avant de s’ef­fon­drer à son tour.

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