La fu­rie vi­king dé­ferle sur Pa­ris

Fin no­vembre 885, une armada de drak­kars conduite par Sig­fri­dr se dé­ploie de­vant les en­ceintes de la ca­pi­tale. Les ha­bi­tants vont vivre une in­ter­mi­nable et san­glante an­née de siège.

Le Parisien (Paris) - - HISTOIRE - CHARLES DE SAINT SAUVEUR

DES CEN­TAINES de drak­kars filent sur la Seine, comme une tor­nade qui s’ap­prête à dé­fer­ler. Re­tran­chés der­rière les mu­railles de l’île de la Ci­té, les ha­bi­tants scrutent cette nuée de ba­teaux ef­fi­lés qui pro­gressent à coups de rames ca­den­cés. Ce 24 no­vembre 885, l’en­fer a les traits des Vi­kings, ces diables roux qui sèment la ter­reur dans toute l’Eu­rope de­puis près d’un siècle. Ab­bayes, foires, ha­meaux ou villes, rien ne ré­siste à leurs raz­zias par­fai­te­ment ro­dées : ils ac­costent sur les ri­vages à une vi­tesse in­ouïe. Pro­fi­tant de l’ef­fet de sur­prise, ils se pré­ci­pitent, pillent tant qu’ils peuvent, mas­sacrent ceux qui se dressent sur leur che­min, en­lèvent les plus jeunes ou les femmes pour les ré­duire à l’état d’es­cla­vage. Avant de dé­guer­pir, aus­si vite qu’ils avaient sur­gi, ils brûlent tout pour dé­cou­ra­ger les éven­tuels pour­sui­vants. Re­dou­ta­ble­ment ef­fi­caces, ces in­cur­sions ont un autre avan­tage, psy­cho­lo­gique ce­lui-là : elles leur bâ­tissent une ré­pu­ta­tion ef­frayante, qui rap­pelle aux Pa­ri­siens la ter­reur qu’ins­pi­raient, cinq siècles plus tôt, les hordes d’Attila.

Mort, des­truc­tion, dé­so­la­tion : c’est ce fu­neste des­tin qui at­tend vrai­sem­bla­ble­ment Pa­ris… ou ce qu’il en reste. Epui­sée par quatre in­va­sions suc­ces­sives ve­nues des côtes da­noises, la ca­pi­tale franque s’est re­cro­que­villée sur une île au mi­lieu de la Seine. Les aî­nés se sou­viennent qu’il y a qua­rante ans, la flotte de Ra­gnarr aux braies ve­lues avait elle aus­si re­mon­té la Seine, dé­vas­té des mo­nas­tères et pen­du des pri­son­niers par di­zaines aux arbres. Pour fi­nir, l’île de la Ci­té, dé­ser­tée par ses ha­bi­tants, avait été pillée. Re­be­lote dix ans plus tard, en 855, quand les chefs vi­kings Sy­droc et Björn Côtes-de­Fer ont ra­va­gé les villes du fleuve.

En cet au­tomne 885, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même quand ap­prochent « sept cents na­vires », croit re­cen­ser Ab­bon, le moine de Saint-Ger­main-des-Prés, qui re­la­te­ra les évé­ne­ments dans ses écrits. De Rouen à Pon­toise, les villes tombent une à une. Pa­ris n’est qu’une étape : c’est en Bour­gogne, par­se­mée de riches ab­bayes, que les Vi­kings en­tendent pas­ser l’hi­ver. A l’aube du 26 no­vembre, leur chef Sig­fri­dr pé­nètre dans le pa­lais épis­co­pal après avoir de­man­dé au­dience aux deux re- pré­sen­tants francs du pou­voir ca­ro­lin­gien. Mais Gauz­lin, l’évêque, et Eudes, le jeune comte de Pa­ris — dont le père Ro­bert a été tué vingt ans plus tôt par ces mêmes en­ne­mis — re­fusent de lui ac­cor­der le libre pas­sage de la Seine, ver­rouillé par un pont for­ti­fié. Fu­rieux, Sig­fri­dr quitte les lieux en pro­fé­rant de fu­nestes me­naces. Il ré­dui­ra la ville en cendres, leur pro­met-il. Quelques heures plus tard, il fait don­ner l’as­saut à ses troupes. Le ciel se strie de flèches in­cen­diaires, les pierres ca­ta­pul­tées mi­traillent les murs d’en­ceinte. Après deux jours san­glants mais vains, Sig­fri­dr dé­cide d’as­sié­ger la ville. Il ins­talle son camp de­vant l’église de Saint-Ger­main-l’Auxer­rois (face au Louvre ac­tuel), qui sert d’étable aux che­vaux et aux boeufs. Pen­dant deux mois, ils dé­chaînent leur fu­rie tout au­tour, à Sens, Me­lun… Mais le 31 jan­vier, les Pa­ri­siens voient s’avan­cer une im­mense ma­chine en bois mon­tée sur seize roues, et mu­nie de plu­sieurs bé­liers ac­tion­nés par des di­zaines d’hommes. Les com­bats sont d’une vio­lence in­ouïe. Le 6 fé­vrier, douze fi­dèles du comte de Pa­ris — les leudes — qui dé­fendent l’ac­cès au pont for­ti­fié, sont mas­sa­crés.

Les as­saillants sont une nou­velle fois re­pous­sés, mais pour com­bien de temps ? En mai, Eudes quitte clan­des­ti­ne­ment Pa­ris, en quête de ren­forts et de ra­vi­taille­ment. Il re­vient un mois plus tard avec de maigres troupes. L’ar­mée de l’em­pe­reur Charles le Gros, elle, traîne déses­pé­ré­ment. Quand elle ar­rive en­fin, c’est pour… re­fu­ser le com­bat et né­go­cier, moyen­nant une ran­çon de 700 livres, la le­vée du siège. Les Vi­kings sont libres de fi­ler en Bour­gogne. Mais les Pa­ri­siens, fu­rieux de la tra­hi­son de l’em­pe­reur, leur com­pli­que­ront une der­nière fois la tâche en dres­sant des bar­rages sur la Seine. A lire : Joëlle De­la­croix, au­teur du

, roman en deux tomes, Edi­tions l’Har­mat­tan (2013)

Eudes, le jeune comte de Pa­ris, dont le père avait été tué par les

Vi­kings, dé­ci­de­ra de leur te­nir

tête.

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