Viols en Cen­tra­frique : l’ac­cu­sa­tion se fra­gi­lise

Le Parisien (Paris) - - FAITS DIVERS - TI­MO­THÉE BOU­TRY

CES AU­DI­TIONS étaient pré­vues avant la fin de l’an­née, elles ont eu lieu hier. Quatre sol­dats fran­çais, mis en cause dans l’af­faire des soup­çons de viols com­mis entre dé­cembre 2013 et juin 2014 sur des en­fants en Cen­tra­frique en échange de nour­ri­ture, ont été en­ten­dus hier dans le cadre de l’in­for­ma­tion ju­di­ciaire ins­truite à Pa­ris. L’un d’eux, un ca­po­ral-chef de 32 ans, a été pla­cé en garde à vue tan­dis que les trois autres, ap­par­te­nant comme leur col­lègue au 152e ré­gi­ment d’in­fan­te­rie de Col­mar (Haut-Rhin), étaient en­ten­dus libres. Tous sont res­sor­tis hier soir sans que, à ce stade, au­cune charge soit re­te­nue contre eux. « Ils ont ex­pli­qué en sub­stance qu’ils avaient ef­fec­ti­ve­ment don­né des ra­tions de com­bat à des en­fants, mais sans échange d’au­cune pres­ta­tion sexuelle », in­dique une source proche du dos­sier.

La tâche des trois juges d’ins­truc­tion sai­sis dans ce dos­sier pois­seux ne s’an­nonce pas fa­cile tant l’af­faire ap­pa­raît pol­luée par le temps et la mul­ti­pli­ci­té des in­ter­ve­nants. Tout dé­marre au prin­temps 2014 lorsque ces ac­cu­sa­tions por­tant sur des sol­dats fran­çais dé­ployés dans le cadre de l’opé­ra­tion San­ga­ris re­montent aux oreilles de l’ONU. A l’époque, 6 gar­çons de 9 à 13 ans hé­ber­gés dans le camp de M’Po­ko, dont 4 se disent vic­times et 2 té­moins, sont au­di­tion­nés par des fonc­tion­naires spé­cia­li­sés de l’agence. Ils mettent en cause 23 sol­dats, dont 14 Fran­çais.

Trois juges d’ins­truc­tion

In­for­mé fin juillet du conte­nu de ce rap­port, le mi­nis­tère de la Dé­fense com­mu­nique l’in­for­ma­tion au par­quet de Pa­ris, qui, dans le plus grand se­cret, ouvre une en­quête pré­li­mi­naire. Des gen­darmes fran­çais se rendent sur place sans pré­ve­nir les au­to­ri­tés cen­tra­fri­caines, très mé­con­tentes de l’ap­prendre lorsque l’af­faire est ré­vé­lée par le jour­nal bri­tan­nique « Guar­dian », fin avril der­nier. Dans la fou­lée, le 7 mai, le dos­sier est fi­na­le­ment confié à trois juges d’ins­truc­tion.

Très of­fi­ciel­le­ment cette fois, des en­quê­teurs et des ma­gis­trats fran­çais re­tournent en Cen­tra­frique au mois de juillet. Contrai­re­ment à leur pre­mière vi­site, ils pro­cèdent à l’au­di­tion des jeunes vic­times pré­su­mées. Entre-temps, la ré­vé­la­tion de l’af­faire fait ap­pa­raître de nou­veaux té­moi­gnages. Les en­quê­teurs fran­çais vont pro­cé­der à l’au­di­tion fil­mée de 11 mi­neurs, dont des jeunes filles re­cen­sées par les au­to­ri­tés cen­tra­fri­caines, qui ont ou­vert leur propre en­quête. Une de plus.

Les en­quê­teurs fran­çais sont ma­ni­fes­te­ment re­ve­nus per­plexes de leur sé­jour à Ban­gui. Se­lon une source ju­di­ciaire, ils ont no­té à plu­sieurs re­prises des in­co­hé­rences et des contra­dic­tions dans les dif­fé- rents té­moi­gnages. Cer­tains en­fants au­raient même li­vré des ré­cits dif­fé­rents de ceux ex­po­sés un an plus tôt aux fonc­tion­naires de l’ONU. Après un pre­mier tri, les en­quê­teurs es­timent qu’à leurs yeux 5 ac­cu­sa­tions res­tent re­ce­vables.

Pa­ral­lè­le­ment, l’en­quête vise à iden­ti­fier les 13 sol­dats mis en cause par des en­fants qui ne connaissent bien sou­vent que leurs sur­noms. Quatre d’entre eux — les 4 au­di­tion­nés hier — ont pu l’être. Les in­ves­ti­ga­tions se pour­suivent pour ten­ter de mettre un nom sur les 9 autres.

La re­mise en li­ber­té des sol­dats ne met évi­dem­ment pas un terme aux in­ves­ti­ga­tions. La fonc­tion­naire de l’ONU qui a pro­cé­dé aux pre­miers in­ter­ro­ga­toires, et qui a tou­jours dé­fen­du leur sin­cé­ri­té, doit elle aus­si être pro­chai­ne­ment en­ten­due. Il n’em­pêche, les as­so­cia­tions qui se sont consti­tuées par­tie ci­vile en France sont dans l’ex­pec­ta­tive. « Nous sommes sa­tis­faits de consta­ter ces avan­cées si­gni­fi­ca­tives, mais nous pré­fé­rons res­ter pru­dents et me­su­rés », in­dique Me Em­ma­nuel Daoud, con­seil de l’ONG Ec­pat France. Même « pru­dence » chez Me Ro­dolphe Cos­tan­ti­no qui dé­fend les in­té­rêts de l’as­so­cia­tion En­fance et Par­tage. « De­puis le dé­part, on sent clai­re­ment que les gen­darmes ne croient pas à cette his­toire, confie le pé­na­liste. Mais il ap­pa­raît ef­fec­ti­ve­ment que cer­taines dé­cla­ra­tions com­portent des contra­dic­tions im­por­tantes. Les in­ves­ti­ga­tions mé­ritent évi­dem­ment d’être pour­sui­vies mais, pour l’heure, nous sommes cir­cons­pects. »

(LP/P. de Poulpiquet.)

Quatre sol­dats fran­çais de l’opé­ra­tion San­ga­ris ont été en­ten­dus.

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