« Il a échoué à in­té­grer l’ar­mée »

Le Parisien (Paris) - - TERRORISME - Wis­sem­bourg (Bas-Rhin) De notre en­voyé spé­cial Tou­fik*, qui a connu Foued Mo­ha­med- Ag­gad à Wis­sem­bourg Ra­chid, un proche de Foued et de son frère, à pro­pos de leur dé­part en Syrie NI­CO­LAS JAC­QUARD

AUX UNS, ils avaient dit par­tir « en va­cances ». Aux autres, an­non­cé « un voyage hu­ma­ni­taire ». Mais lorsque ces dix jeunes Al­sa­ciens s’étaient en­vo­lés pour la Tur­quie, en ce mois de dé­cembre 2013, c’est bien la Syrie et son Etat is­la­mique qu’ils en­ten­daient ral­lier.

S’ils étaient pas­sés par le quar­tier sen­sible de la Mei­nau, à Stras­bourg, quatre des membres du groupe ve­naient pour­tant de Wis­sem­bourg, 60 km plus au nord. A deux pas de la fron­tière al­le­mande, c’est un pe­tit concen­tré d’Al­sace, entre mai­sons à co­lom­bages, mar­ché de Noël et cha­leu­reuses ta­vernes. Tout le monde s’y connaît. Même le « quar­tier » HLM de la rue du Fai­san n’en est pas vrai­ment un : à peine quelques bâ­ti­ments pro­prets, à deux pas du centre.

C’est là que Foued et Ka­rim Mo­ha­med-Ag­gad ont vé­cu leurs pre­mières an­nées, squat­tant le square at­te­nant pour y as­sou­vir leur pas­sion du bal­lon rond, avant d’in­té­grer le club lo­cal. « Des gars res­pec­tés, in­tègres, tra­vailleurs », ré­sume You­cef*, qui les a fré­quen­tés. Le dis­cours est una­nime, et l’émo­tion à la hau­teur du choc cau­sé hier par la ré­vé­la­tion que Foued était le troi­sième membre du com­man­do du Ba­ta­clan.

« Je suis écoeu­rée », sou­pire Leila, 23 ans. Foued, elle l’a connu à la fois comme voi­sin et comme ca­ma­rade au ly­cée Sta­nis­las, le seul de la ville. « J’étais une classe au-des­sus de lui, mais on se voyait dans la cour, et on fai­sait en­semble le tra­jet pour ren­trer à la mai­son. Il avait la joie de vivre, tou­jours à ra­con­ter des blagues. » « Un mo­dèle pour tous les jeunes is­sus de l’im­mi­gra­tion, ren­ché­rit Tou­fik*. Il était poli, ne fai­sait ja­mais au­cune his­toire. »

Pour les ser­vices de po­lice, l’ado­les­cent est ef­fec­ti­ve­ment un illustre in­con­nu. Sauf lorsque, au sor­tir du ly­cée, en 2011, il en tente, sans suc­cès, le concours d’en­trée. « Il l’a man­qué, comme il a échoué à in­té­grer l’ar­mée, ra­conte You­cef. Sur le coup, ça l’avait vrai­ment dé­çu. » Leila abonde : « L’ar­mée, il m’en par­lait tout le temps, c’était vrai­ment ce qu’il vou­lait faire. »

Entre-temps, ses pa­rents ont di­vor­cé. La ma­man, Fa­ti­ma, reste à Wis­sem­bourg, éle­vant seule ses deux filles et ses deux gar­çons. Foued et Ka­rim, les aî­nés, en­chaînent les mis­sions d’in­té­rim. Le ca­det part pour Stras­bourg, re­joint Ka­rim, qui y tra­vaille dans une sta­tion-ser­vice. « Les deux fran­gins s’en­ten­daient bien, dé­crit un ami, mais ils n’étaient pas non plus in­sé­pa­rables. »

« En­suite, Foued est aus­si par­ti dans le Sud, du cô­té de Tou­louse, se sou­vient Pa­cha*, une connais­sance. Ça de­vait être dé­but 2012. Quand je l’avais re­vu, il m’avait an­non­cé qu’il s’était ma­rié et avait des pro­jets. Ja­mais il ne fai­sait de dis­cours ra­di­cal, mais comme il m’ai­mait bien, il m’avait pro­mis qu’on irait en­semble à La Mecque. » Son épouse l’au­rait sui­vi, lui don­nant un en­fant sur le sol sy­rien.

Foued fait sa prière, certes, mais sans os­ten­ta­tion. « Il y a deux mosquées dans la ville. Deux lieux de culte très ou­verts », dé­crit You­cef, qui n’a « au­cun doute sur le fait que la ra­di­ca­li­sa­tion s’est jouée à Stras­bourg ». Tout Wis­sem­bourg la dé­couvre au mo­ment du dé­part pour la Syrie. « On est tous tom­bés des nues, lâche Ra­chid. J’étais ami avec eux sur Fa­ce­book. Ils ont com­men­cé à dif­fu­ser des vi­déos de pro­pa­gande, puis Foued a sup­pri­mé son compte. »

En avril 2014, des deux frères, seul Ka­rim rentre en France, as­su­rant, la main sur le coeur, « avoir été em­bo­bi­né », « être tom­bé dans un guet-apens », re­laie Saïd Mo­ha­med-Ag­gad, son père, qui va ré­gu­liè­re­ment le voir en pri­son. Car en mai, l’aî­né tombe dans les fi­lets de la DGSI. « Pen­dant cet unique mois où il avait été en li­ber­té, j’avais hal­lu­ci­né en croi­sant Ka­rim, glisse un co­pain. Il cir­cu­lait dans sa 205, avec une barbe longue comme ça et une tu­nique qui lui don­nait l’air d’un vrai ta­li­ban… » Foued, lui, conti­nue à gar­der le contact avec sa mère. Plu­tôt que de ren­trer, le plus jeune de ses fils lui avait dit préférer « mou­rir en mar­tyr ».

« C’était un mo­dèle pour tous les jeunes is­sus de l’im­mi­gra­tion. Il était poli, ne fai­sait ja­mais

au­cune his­toire » « On est tous tom­bés

des nues »

* Les pré­noms ont été chan­gés à la de­mande des in­té­res­sés.

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