Com­ment le FN a conquis Ca­lais

Mi­grants, bi­don­villes, in­sé­cu­ri­té, chô­mage. Un cock­tail idéal pour do­per le vote Ma­rine Le Pen, qui en­grange… mais dé­jà dé­çoit.

Le Parisien (Paris) - - POLITIQUE - Ca­lais (Pas-de-Ca­lais) De nos en­voyés spé­ciaux Pas­cal, élec­teur PAU­LINE THÉVENIAUD

« CA­LAIS, son port, sa plage, ses den­telles », vante une vieille pu­bli­ci­té des Che­mins de fer du Nord. Elle est loin, l’in­sou­ciance des pre­miers congés payés. Au­jourd’hui, la ville prend en pleine fi­gure un chô­mage co­los­sal (15,8 % mi-2015) et 6 000 mi­grants rê­vant d’Angleterre. « On cui­sine tout ça, et le FN ex­plose. Ça craint… » dé­plore Ro­sy, élec­trice de gauche. Ici, Ma­rine Le Pen a ras­sem­blé 49,1 % au pre­mier tour. Neuf points de plus que sur l’en­semble de la ré­gion. « Les gens sont re­con­nais­sants de notre diag­nos­tic », se targue Bru­no Bilde, di­rec­teur de cam­pagne de Ma­rine Le Pen. La maire Na­ta­cha Bou­chart (les Ré­pu­bli­cains), co­lis­tière de Xa­vier Ber­trand (23,4 % à Ca­lais), bon­dit : « Le FN fait de Ca­lais un ter­rain de jeu ! Il uti­lise nos dif­fi­cul­tés ! »

Celles-ci s’af­fichent dès la ro­cade, dé­sor­mais sous sur­veillance des forces de l’ordre. En contre­bas, le vaste bi­don­ville sur­nom­mé « la jungle ». Et des ri­ve­rains ex­cé­dés. Cha­par­dages, ba­garres et af­fron­te­ments avec les forces de l’ordre… Mor­gan, 33 ans, est in­ta­ris­sable. Sur le pas de porte de son mo­deste pa­villon, les CRS montent la garde. Les mi­grants dé­filent. Di­rec­tion le centre-ville ou le su­per­mar­ché dis­count pour se ra­vi­tailler. « Par­fois j’ai les nerfs, confie ce père de trois en­fants. Mais ce n’est pas pour ça qu’il faut vo­ter FN. Ça va faire une ville de ra­cistes, et puis c’est tout ! » Der­rière leurs ri­deaux, ses voi­sins guettent. Par peur des in­tru­sions, Ber­nard et Ni­cole ne laissent plus ja­mais leur mai­son vide. Le soir, ils sont re­joints par les Ca­lai­siens en co­lère. « On se ras­semble au­tour de la table. Ça me ras­sure qu’ils soient là », ra­conte Ni­cole.

Les Ca­lai­siens en co­lère ? Un col­lec­tif mus­clé, que la maire dit « in­fil­tré et ma­ni­pu­lé par le FN ». « Nous sui­vons avec sym­pa­thie ce qu’ils font, mais ce sont des gens de la so­cié­té ci­vile », jure Phi­lippe Eme­ry, lieu­te­nant de la pa­tronne du FN. Di­manche, pour la pre­mière fois, mus par « la co­lère et un sen­ti­ment d’aban­don », Ber­nard et Ni­cole ont glis­sé un bul­le­tin FN dans l’urne. Mais ils sont dé­çus. Lun­di, Ma­rine Le Pen a el­le­même re­con­nu qu’elle ne pour­rait « pas faire grand-chose » en tant que pré­si­dente de ré­gion ! « On ne s’at­ten­dait pas à ça », se dé­sole Ni­cole.

Près du stade, un groupe de pa­rents gre­lotte en at­ten­dant la fin du match de foot. Ma­thieu, 34 ans : « Le pro­blème, ce n’est pas que les mi­grants. C’est le chô­mage, l’ar­gent… Y a plus rien à Ca­lais ! » Cet an­cien de l’en­tre­prise de trans­port MyFer­ryLink est sur le car­reau. Et déses­père de re­trou­ver un emploi. « C’est la dé­grin­go­lade », ré­sume Léone, 32 ans, trois en­fants, un ma­ri in­té­ri­maire et pas d’emploi. Cette fron­tiste de tou­jours se sent « dé­lais­sée ». Elle ne sort plus de chez elle après 16 heures par peur des mi­grants.

Dans un gym­nase à moi­tié vide du centre-ville, Na­ta­cha Bou­chart tente de cal­mer les peurs et de mo­bi­li­ser pour le se­cond tour. Elle com­prend le sen­ti­ment d’in­sé­cu­ri­té, mais as­sure que les in­frac­tions n’ont glo­ba­le­ment pas aug­men­té : « Ca­lais est la ville la plus fli­quée de France. » Pas­cal est ve­nu l’écou­ter. Cet élec­teur de droite a vo­té FN pour la pre­mière fois de sa

« Le Pen n’a par­lé que des mi­grants, pas de la ré­gion »

vie au pre­mier tour. « Quand elle est ve­nue à Ca­lais, Ma­rine Le Pen n’a par­lé que des mi­grants, pas de la ré­gion. Elle surfe sur le pro­blème, ba­lance-t-il. Mais je vou­lais faire un vote sanc­tion. » Un père de famille, en­ca­dré par des « Ca­lai­siens en co­lère », prend le mi­cro. Sa fille de 14 ans a été agres­sée par deux Af­ghans. Cho­qué, il lâche : « Di­manche der­nier, je n’ai pas vo­té. Je ne suis pas fier. Je suis per­du… »

@Pau­li­ne_Th

(LP/Oli­vier Cor­san.)

Ca­lais (Pas-de-Ca­lais), mer­cre­di. 6 000 mi­grants at­tendent leur tour pour l’Angleterre.

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