La « jungle », sym­bole de l’im­puis­sance pu­blique

Le Parisien (Paris) - - POLITIQUE - Ca­lais (Pas-de-Ca­lais) De nos en­voyés spé­ciaux LOUISE COLCOMBET ET NI­CO­LAS JAC­QUARD

« LE PRO­BLÈME est ré­so­lu. » Ain­si par­lait Eric Bes­son, en jan­vier 2010, après un énième dé­man­tè­le­ment de la « jungle » de Ca­lais. N’en dé­plaise à l’ex-mi­nistre de l’Im­mi­gra­tion de Ni­co­las Sar­ko­zy, le pro­blème n’a ja­mais été aus­si criant, le bout du tun­nel aus­si loin. Quinze ans après les pre­mières ins­tal­la­tions de mi­grants, la «jungle» en to­ta­lise of­fi­ciel­le­ment 4 500. Les as­so­cia­tions, elles, es­timent à 6 000 ceux qui sur­vivent dans ce qu’un Ca­lai­sien ap­pelle… « le plus grand bi­don­ville d’Eu­rope ».

Les ar­ri­vées sont tou­jours aus­si mas­sives, mais la fron­tière avec la Grande-Bre­tagne est de­ve­nue qua­si in­fran­chis­sable. Ré­sul­tat : Ca­lais n’en peut plus. Comme n’en peuvent plus ces mi­grants dont la frus­tra­tion est de­ve­nue co­lère, après des mil­liers de ki­lo­mètres par­cou­rus et au­tant d’eu­ros dé­pen­sés pour ar­ri­ver si près de cet in­tou­chable rêve bri­tan­nique.

Dé­but no­vembre, pas moins de 350 gre­nades de désen­cer­cle­ment et la­cry­mo­gènes ont été ti­rées en une seule nuit par les CRS. Un re­cord. La ten­sion se cris­tal­lise aux abords de la ro­cade, que les mi­grants tentent chaque soir ou presque d’en­va­hir, je­tant ce qu’ils trouvent sur la chaus­sée pour blo­quer les ca­mions, et ten­ter de mon­ter à bord des re­morques. « Il y a une stra­té­gie dé­li­bé­rée afin de fixer les uni­tés de po­lice, et des­ser­rer ain­si la sur­veillance du port », ana­lyse le Syn­di­cat des cadres de la sécurité in­té­rieure (SCSI). « Le sen­ti­ment d’être dans une im­passe n’a ja­mais été aus­si fort. Cette si­tua­tion est im­pos­sible et ab­surde. »

Cette nuit-là, comme sou­vent, la chaus­sée aux abords du port est jon­chée de verre bri­sé. Sur les bas-cô­tés, des di­zaines de mi­grants sont prêts à pas­ser à l’ac­tion, mal­gré les tirs de flash-ball ou de la­cry­mo­gène. Les fais­ceaux des lampes torches des po­li­ciers scrutent les four­rés. Trois ado­les­cents les fixent, im­mo­biles. « Go away ! » hurle un CRS.

Les ta­rifs des pas­seurs sont mon­tés de 700 € à 5 000 €

Si les nuits sont chaudes, les pe­tits ma­tins sont blêmes. « Ils ont ar­ra­ché notre boîte aux lettres et la pa­lis­sade pour les je­ter sur l’au­to­route », vo­ci­fère Sandie, une ri­ve­raine. A deux pas de chez elle, on dort dans des tentes, des ca­banes de for­tune. « Vous sa­vez où on peut trou­ver des bâches en plas­tique ? Je dois lo­ger ma femme et mes trois en­fants », in­ter­roge un Sy­rien. Dra­peau kurde flot­tant der­rière lui, Shas­war jure qu’il ne s’at­tar­de­ra pas. « Je ne peux pas vivre dans de telles condi­tions. Il faut que je trouve un moyen de par­tir », lance le jeune homme de 22 ans. Cet an­cien pesh­mer­ga, qui com­bat­tait Daech en Irak, a dé­jà dé­bour­sé 3 000 € pour un pas­sage — ra­té — vers l’Angleterre. De 700 €, il y a six mois, les ta­rifs des pas­seurs sont mon­tés jus­qu’à 5 000 € ! Ici ou là, des af­fi­chettes Eu­ro­tun­nel alertent sur les dan­gers en­cou­rus. Dans le camp, beau­coup cir­culent en bé­quilles. « A-t-on le choix ? » souffle le Sy­rien Bas­sam, re­gard fixé vers le tas d’im­mon­dices qui jouxte sa tente.

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L’entre-deux-tours à Ca­lais

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