« Ça nous a em­pê­chés de dor­mir »

Le Parisien (Paris) - - SOCIÉTÉ - Pé­ri­gueux (Dor­dogne) De notre en­voyée spé­ciale V.M.-F.

À MI­DI ET DE­MIE, il n’y a dé­jà plus un client et la di­zaine de beaux foies gras de canard crus de Florent, à 42 € le ki­lo, n’a pas trou­vé pre­neur. « Ce mer­cre­di ma­tin, c’était vrai­ment calme », se dé­sole ce jeune pro­duc­teur en quit­tant le mar­ché au gras de Pé­ri­gueux (Dor­dogne), ce ren­dez-vous bi­heb­do­ma­daire qui se tient de no­vembre à mars, où les éle­veurs lo­caux viennent vendre leurs ca­nards et oies gras tout juste abat­tus. « Mais il y a des com­mandes et les gens ne posent pas trop de ques­tions », ras­sure sa ma­man, ve­nue don­ner un coup de main à son fis­ton de 32 ans.

Jean-Fran­çois a eu plus de chance, ses foies gras sont tous par­tis, mais les ma­grets, ai­guillettes ou cuisses de canard res­tent en nombre. Ce fer­mier de Sorges, qui abat en ce mo­ment 100 pal­mi­pèdes par se­maine, pense qu’avec l’épi­dé­mie de grippe aviaire « les clients vont se rap­pro­cher de nous et dé­lais­ser les grandes sur­faces. Nous, ils nous connaissent et ils peuvent ve­nir voir nos bêtes. » Mais pas en ce mo­ment. Il n’est ni dans la zone de 3 km au­tour de Bi­ras, pre­mier foyer dé­tec­té de grippe aviaire, où les ani­maux sont stric­te­ment confi­nés, ni dans la zone de sur­veillance éta­blie dans un cercle de 10 km, « mais il faut être vi­gi­lant, on va li­mi­ter au maxi­mum les risques de conta­mi­na­tion ».

« Eh oui, ça in­quiète quand même cette grippe aviaire », constate Alain, 70 ans, an­cien chauf­feur et éle­veur de­puis qua­rante ans, qui com­plète sa re­traite avec ses 150 ca­nards et 150 oies ga­vés chaque hi­ver. « Nous, notre quo­ta est li­mi­té, mais ceux qui ont de gros éle­vages se font du sou­ci, as­sure-t-il en ran­geant ses in­ven­dus. Si le vi­rus passe chez eux, ça fe­ra mal. »

Dans les zones sous sur­veillance, les me­sures sont dra­co­niennes. Les éle­vages sont tous re­cen­sés et contrô­lés, les mou­ve­ments d’ani­maux vi­vants sont in­ter­dits, chaus­sons et com­bi­nai­sons doivent être en­fi­lés à l’en­trée des fermes avec pas­sage dans un pé­di­luve pour dés­in­fec­tion aus­si bien pour les per­sonnes que pour les vé­hi­cules…

Rien de tout ce­la chez Mi­chel, 65 ans, agri­cul­teur bio sur les hau­teurs de Lisle. Mais il n’a plus que quelques di­zaines de pou­lets bien­tôt tués et abat­tus, qu’il a quand même sa­ge­ment confi­nés dans un pe­tit pou­lailler. « Je n’en élève pas l’hi­ver, pré­cise-t-il. Mais si ce­la conti­nue, je ne pour­rai pas faire ve­nir des pous­sins et, au prin­temps, on ne pour­ra pas m’ache­ter mes pou­lets dé­mar­rés (NDLR : des pou­lets d’un mois, qui se­ront éle­vés par d’autres producteurs). Tout ce­la pé­na­lise les éle­veurs bio, pour­suit ce mi­li­tant. Car nor­ma­le­ment mes pou­lets sont en li­ber­té et je n’ai pas de bâ­ti­ment pour les abri­ter. »

Pas­sé les fo­rêts rou­geoyantes, dans la plaine, l’ate­lier de Ray­monde et Do­mi­nique voit dé­fi­ler 1 600 ca­nards qu’ils abattent, cui­sinent et mettent en boîte dans leur centre agréé CE. En chaus­sons, char­lotte et ta­blier, ils ra­content les contrôles qui se sont ajou­tés aux contrôles, la pré­sence de vétérinaires, dé­sor­mais obli­ga­toires lors de chaque abat­tage. « Ça nous a em­pê­chés de dor­mir », avouent-ils, même si pour l’ins­tant ce­la n’a pas eu d’im­pact : « Les com­mandes sont les mêmes, on a des clients fi­dèles », se fé­li­citent-ils.

A la bou­tique la Sta­tion des sa­veurs, à To­cane-Sainte-Apre, où le foie gras vient en di­rect de la ferme du pa­tron, on achète aus­si en confiance. Elisabeth vient de prendre deux gros foies crus et elle com­mande un pin­ta­deau de plus de 2 kg pour Noël. « Ici, je connais, je ne suis pas in­quiète », sou­rit la quin­qua­gé­naire. « Pour l’ins­tant, ça se passe plu­tôt bien, as­sure de son cô­té la ven­deuse des pro­duits de la Mai­son Eric Re­quier, ni­chée dans une belle rue pa­vée de Pé­ri­gueux. Les gens s’in­forment, posent des ques­tions sur la pro­ve­nance du pro­duit. » Mais force est de consta­ter qu’en cette fin d’après-mi­di, la bou­tique est déses­pé­ré­ment vide.

« Ici, je connais, je ne suis

pas in­quiète »

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