« Il est trai­té comme s’il était in­ter­dit et illé­gal »

Le Parisien (Paris) - - POLITIQUE - Pro­pos recueillis par J.A. Pro­pos recueillis par J. A

Com­pre­nez-vous la po­lé­mique sur le ca­rac­tère ré­pu­bli­cain du FN ? PHI­LIPPE BILGER. Le FN est consti­tu­tion­nel­le­ment et struc­tu­rel­le­ment ins­crit dans l’es­pace ré­pu­bli­cain. Il par­ti­cipe aux votes, pré­sente des can­di­dats et siège à l’As­sem­blée na­tio­nale. Sa dia­bo­li­sa­tion est la ma­ni­fes­ta­tion d’une im­puis­sance po­li­tique et in­tel­lec­tuelle, une ma­nière de se conso­ler de son in­ca­pa­ci­té à le com­battre et, pour le monde mé­dia­tique, de for­mu­ler une in­di­gna­tion mé­ca­nique et sté­réo­ty­pée. Le FN est trai­té comme s’il était en­core in­ter­dit et illé­gal. Que ceux qui lui re­fusent son ca­rac­tère ré­pu­bli­cain m’ex­pliquent pré­ci­sé­ment en quoi le FN dé­fend des va­leurs non ré­pu­bli­caines. A ceux-là, je leur sou­haite bon cou­rage. Tien­driez-vous la même po­si­tion si JeanMa­rie Le Pen était en­core pré­sident du FN ? Jus­te­ment non. Non seule­ment Jean-Ma­rie Le Pen n’est plus pré­sident du FN, mais il en a été évin­cé. Cette évic­tion ôte tout fon­de­ment à une dé­non­cia­tion éthique et his­to­rique du FN. Faites-vous la dif­fé­rence entre la ligne Ma­rine Le Pen, Philippot et Ma­rion Le Pen ? Ces dif­fé­rences de­meurent. Et cer­tains membres du FN res­tent des nos­tal­giques de Pé­tain, de Vi­chy et même du fas­cisme. Mais ils sont au­jourd’hui mi­no­ri­taires. Ne trai­tons pas le reste des adhé­rents et des élec­teurs avec mé­pris. Lut­ter contre le FN, ses pro­grammes, ses idées doit dé­sor­mais prendre place au sein de la sphère po­li­tique, avec cour­toi­sie dans la forme, vi­gueur et com­pé­tences sur le fond. Je le ré­pète, on ne peut plus se conten­ter d’une dé­non­cia­tion mo­rale. Ce se­rait contre-pro­duc­tif. La dia­bo­li­sa­tion du FN em­pê­che­rait, se­lon vous, de le com­battre ? Ab­so­lu­ment. La seule chance pour notre dé­mo­cra­tie, c’est au contraire de fa­vo­ri­ser l’in­ser­tion du FN dans le pro­ces­sus po­li­tique. La pro­por­tion­nelle, contrai­re­ment à ce que beau- Phi­lippe Bilger, ma­gis­trat ho­no­raire et pré­sident de l’Ins­ti­tut de la pa­role, pense que la dia­bo­li­sa­tion du FN est la ma­ni­fes­ta­tion d’une im­puis­sance po­li­tique à le contrer et qu’on ne peut se conten­ter d’une dé­non­cia­tion mo­rale. coup croient, n’au­rait pas comme consé­quence de faire pros­pé­rer le FN. Au contraire. Ce se­rait une fa­çon de le ba­na­li­ser, voire de le ré­duire, car la mé­dio­cri­té d’une grande par­tie de son per­son­nel et la fai­blesse in­signe de ses pro­po­si­tions se­raient éta­lées sur la place pu­blique. Ar­rê­tons de faire de ceux qui de­mandent une équi­té dé­mo­cra­tique vis-à-vis du FN des sup­pôts de ce par­ti ! RO­LAND CAY­ROL. Le FN est évi­dem­ment un par­ti lé­gal. Les lois de la Ré­pu­blique lui per­mettent d’exis­ter, et il n’est pas ques­tion de l’in­ter­dire. Mais ce­la ne si­gni­fie pas qu’il soit res­pec­tueux des va­leurs de la Ré­pu­blique, li­ber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té. Au contraire ! Le FN at­tise le soup­çon voire la haine vis-à-vis des im­mi­grés et d’une fa­çon gé­né­rale de « l’autre » sur notre sol. Son at­ta­che­ment à une iden­ti­té fran­çaise, blanche et d’ori­gine chré­tienne, ne cor­res­pond pas à la na­tion fran­çaise d’au­jourd’hui. Il ren­voie à un ra­cisme crois­sant nour­ri par une par­tie de la so­cié­té — plus de la moi­tié — pour qui l’is­lam n’évoque que crainte et me­nace. Le FN n’a-t-il pas un rôle de porte-voix, de ré­gu­la­teur de ces craintes ? Au contraire ! En fai­sant ce­la, il se si­tue en de­hors des va­leurs de la Ré­pu­blique. Quand on de­mande aux élec­teurs du FN d’ex­pli­quer leur vote, ils ré­pondent mas­si­ve­ment que c’est le De­hors les mu­sul­mans ! que contient, se­lon eux, le pro­gramme du FN, qui les mo­tive. On constate la même pous­sée d’opi­nion chez nos voi­sins. Mais dans une moindre am­pleur élec­to­rale en Al­le­magne, en Ita­lie ou en Espagne, des pays qui ont connu le fas­cisme. Vous ne faites pas de dif­fé­rence entre Jean-Ma­rie Le Pen et sa fille ? Pas de ce point de vue. La fille a rem­pla­cé l’an­ti­sé­mi­tisme du père par une hos­ti­li­té aux mu­sul­mans. L’un et l’autre se placent à l’écart des va­leurs de la Ré­pu­blique. En cas de vic­toire du FN, que pour­raient faire les fonc­tion­naires et les en­tre­prises si­gna­taires de mar­chés pu­blics qui s’y op­posent ? Ils n’au­raient pas le choix. Dans la me­sure où le FN est un par­ti lé­gal, ils de­vront conti­nuer de tra­vailler avec lui. Il res­te­rait aux par­tis ré­pu­bli­cains à sa­voir op­po­ser de vrais ar­gu­ments de ci­toyen­ne­té et de vivre-en­semble, pour que les élec­teurs se dé­tournent du vote FN la fois sui­vante. Ce­la dit, je ne crois pas que le FN puisse ac­cé­der aux plus hautes res­pon­sa­bi­li­tés na­tio­nales, car des al­liances se­raient né­ces­saires et les par­tis ré­pu­bli­cains, vac­ci­nés par le sou­ve­nir des an­nées 1930, sau­ront, je crois, s’y re­fu­ser.

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