Et Jean­bon im­po­sa le bleu-blanc-rouge

De­puis les at­ten­tats, les trois cou­leurs sur­gissent des fe­nêtres au nom de la li­ber­té. Mais c’est en pleine Ter­reur qu’il est de­ve­nu le pa­villon na­tio­nal.

Le Parisien (Paris) - - HISTOIRE - CHARLES DE SAINT SAUVEUR

LE 27 PLUVIÔSE an II (15 fé­vrier 1794), l’As­sem­blée est en pleine ef­fer­ves­cence quand An­dré Jean­bon, 44 ans, joue des coudes pour se frayer un pas­sage jus­qu’à la tri­bune. De­puis le mois de juin 1789, ce­la a sou­vent été le cas. Mais avec l’ère de la Ter­reur, com­men­cée à l’été 1793, l’agi­ta­tion est à son comble dans l’hé­mi­cycle. Me­na­cée à l’ex­té­rieur par les ar­mées roya­listes eu­ro­péennes, et à l’in­té­rieur par des mou­ve­ments in­sur­rec­tion­nels, comme en Ven­dée, la Ré­vo­lu­tion trempe dé­sor­mais dans un bain de sang. Au sein du co­mi­té de sa­lut pu­blic, les hommes de Ro­bes­pierre en­voient ar­bi­trai­re­ment à la guillo­tine les sup­po­sés traîtres à la pa­trie. Jean­bon, l’un de ses qua­torze membres, est un fa­mi­lier du cou­pe­ret na­tio­nal. En jan­vier 1793, quand beau­coup de ses col­lègues par­le­men­taires hé­si­taient, lui n’a pas cil­lé en vo­tant la mort « sans dé­lai » de Louis XVI, en jus­ti­fiant sa dé­ci­sion, tran­chante comme une lame : « Un roi, par ce­la seul qu’il est le roi, est coupable en­vers l’hu­ma­ni­té, car la royau­té même est un crime. »

Char­gé de faire ré­gner l’ordre ré­vo­lu­tion­naire dans la ma­rine mi­née par l’in­su­bor­di­na­tion, le dé­pu­té du Tarn-et-Ga­ronne a en­voyé un pa­quet d’autres têtes dans le pa­nier. Ha­bile — re­tors di­raient d’autres —, il s’est ar­ran­gé pour ex­pé­dier la plu­part de ses « cou­pables » à Pa­ris entre les griffes du re­dou­table ac­cu­sa­teur pu­blic du tri­bu­nal ré­vo­lu­tion­naire, Fou­quier-Tin­ville, qui se char­geait de les faire rac­cour­cir. A dé­faut de lui ta­cher les mains, le sang ne rou­geoie que sa conscience. Si un jour le vent de­vait tour­ner en sa dé­fa­veur, ces pré­cau­tions n’au­ront peut-être pas été in­utiles, avise cet an­cien ca­pi­taine qui a quit­té la ma­rine mar­chande après un troi­sième nau­frage et la perte de toutes ses éco­no­mies. Pen­dant les heures sombres de la Ter­reur, il se tient pru­dem­ment éloi­gné de Pa­ris, où le cli­mat est dé­lé­tère, même pour un ul­tra comme lui. C’est à Brest, sur le port, qu’il sé­vit, ré­ta­blis­sant la dis­ci­pline en élève zé­lé du ro­bes­pier­risme. Dé­but 1794, on lui prête l’in­ten­tion de faire tra­duire 18 000 ma­rins bre­tons en jus­tice. Et le 2 fé­vrier, il pro­pose même de pu­nir de mort tout ca­pi­taine de na­vire qui se se­ra ren­du à l’en­ne­mi… sauf si son ba­teau est en train de cou­ler !

Les par­le­men­taires ap­plau­dissent

A contra­rio, il lui faut aus­si cal­mer le vent de fronde souf­flant chez les ma­rins de la flotte de guerre, qui jugent mal ap­pro­prié le pa­villon ma­ri­time ins­ti­tué en oc­tobre 1790 par la Conven­tion. Mo­tif in­vo­qué : le blanc qui do­mine cet éten­dard reste à leurs yeux le sym­bole d’une mo­nar­chie dé­tes­tée. A la place, ils veulent pou­voir his­ser un em­blème en­core mé­con­nu, ce­lui de la garde na­tio­nale, consti­tué des trois bandes bleue, blanche et rouge. Cou­leurs qui leur rap­pellent éga­le­ment leur uni­forme bleu à cein­ture rouge.

C’est pour por­ter leur mes­sage, et les re­mettre au pas, que le dé­pu­té Jean­bon prend la pa­role le 15 fé­vrier dans une As­sem­blée sur­vol­tée. Après avoir dif­fi­cile- ment ra­me­né le calme, il ha­rangue ses col­lègues : « Un dra­peau qui n’est pas ce­lui de la Ré­vo­lu­tion flotte en­core sur nos vais­seaux. » Puis pro­pose, au nom du Co­mi­té de sa­lut pu­blic, « l’adop­tion du pa­villon tri­co­lore », « simple comme il convient aux idées et aux prin­cipes ré­pu­bli­cains, qu’on ne puisse confondre avec ce­lui d’au­cune autre na­tion, et qui, dans quelque sens qu’il soit pla­cé, pré­sente tou­jours ces cou­leurs dans le même rap­port entre elles ». Le Mon­ta­gnard (aile gauche de l’hé­mi­cycle), qui a au­tre­fois fait par­tie des rangs de la droite, touche juste. Pour une fois, tout le monde est d’ac­cord. Les par­le­men­taires se lèvent et ap­plau­dissent à tout rompre. Séance te­nante, le dé­cret — qui s’ap­pli­que­ra à la ma­rine à par­tir du 20 mai 1794 avant de conqué­rir la terre ferme — est adop­té : « Le pa­villon na­tio­nal se­ra for­mé des trois cou­leurs na­tio­nales, dis­po­sées en bande verticalement, de ma­nière que le bleu soit at­ta­ché à la gaule (le mât) du pa­villon, le blanc au mi­lieu et le rouge flot­tant dans les airs. »

@cde­saint­sau­veur « la Fa­bu­leuse His­toire du dra­peau fran­çais », de Ra­phaël Del­pard. Ré­édi­té en jan­vier aux Edi­tions Ma­rie B. * Le dra­peau rouge, in­ven­té par la Ré­vo­lu­tion en cas d’ins­tau­ra­tion de la loi mar­tiale, est uti­li­sé par la garde na­tio­nale le 17 juillet 1791, le jour d’une ma­ni­fes­ta­tion au Champ-de-Mars sur la­quelle elle ouvre le feu. Les ré­vo­lu­tion­naires avaient vou­lu faire de ce sym­bole de la ré­pres­sion du peuple leur em­blème. Il a été adop­té par les com­mu­nards pa­ri­siens de 1871, puis par les bol­che­viques en 1917. LE DRA­PEAU bleu-blanc-rouge, qui en a vu de toutes les cou­leurs en deux siècles et quelques d’his­toire, est dé­fi­ni­ti­ve­ment adop­té dans les Consti­tu­tions de 1946 puis de 1958 comme l’in­dique l’ar­ticle 2 : « La langue de la Ré­pu­blique est le fran­çais, l’em­blème na­tio­nal est le dra­peau tri­co­lore bleu, blanc, rouge… »

L’As­sem­blée est par­ti­cu­liè­re­ment agi­tée de­puis 1789, en­core plus pen­dant la Ter­reur.

An­dré Jean­bon.

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