Claire, l’âme bles­sée

Le Parisien (Paris) - - ACTUALITÉ - Claire, res­ca­pée LOUISE COLCOMBET

ELLE NE VEUT par­ler « qu’en [son] nom ». Ré­pète que son his­toire à elle, « c’est de la gno­gnotte ». Claire, 37 ans, se trou­vait au bar le Ca­rillon, dans le Xe ar­ron­dis­se­ment de la ca­pi­tale, au soir du 13 no­vembre. Elle compte par­mi les nom­breux res­ca­pés de cette nuit d’hor­reur, ces cen­taines de per­sonnes qui, bien qu’in­demnes phy­si­que­ment, doivent au­jourd’hui pan­ser leurs bles­sures in­vi­sibles. Ceux qui, comme elles, ont eu « beau­coup de chance ».

De son ré­cit, émerge une fi­gure cen­trale : cette grande vitre, près de la­quelle étaient ins­tal­lées Claire et ses trois amies lorsque les balles sont ve­nues la faire vo­ler en éclats, tuant l’un de leurs voi­sins de table. Cette même vitre, toutes les vitres, qui l’ob­sèdent et lui rap­pellent sans cesse qu’elle a frô­lé la mort. Sur le mo­ment, pla­quée à terre par ins­tinct de sur­vie, cette idée ne l’ef­fleure pour­tant pas une se­conde. « J’étais étran­ge­ment calme… en fait, je n’y croyais pas. C’est fou, je me sou­viens m’être dit : C’est très bien fait, ils ont même pen­sé à mettre un mec bles­sé à cô­té de moi. Comme si j’étais dans un jeu de rôle. » C’est au mo­ment où elle se re­lève et dé­couvre la « bou­che­rie » au­tour d’elle que la jeune femme « bas­cule dans un truc qua­si hys­té­rique ». « A par­tir de là, j’ai des trous de mé­moire. L’une de mes co­pines était to­ta­le­ment mu­tique. Une autre a pris les choses en main, je me suis to­ta­le­ment lais­sée por­ter. » Les quatre co­pines quittent ra­pi­de­ment les lieux, mais, aler­tées par des pas­sants de la fu­sillade toute proche de la rue de la Fon­taine-au-Roi, trouvent fi­na­le­ment re­fuge chez une famille rue Ali­bert.

Dès le len­de­main, elles filent à la cel­lule d’ur­gence mé­di­co-psy­cho­lo­gique, puis se dé­clarent à la po­lice. « Après avoir été in­ter­ro­gée au Quai des Or­fèvres, dans cette grande salle où j’en­ten­dais les ré­cits hor­ribles de mes voi­sins, je me suis vrai­ment ef­fon­drée », avoue Claire. Il y a, de­puis, ce sen­ti­ment qui la pour­suit, cette culpa­bi­li­té dif­fuse d’être à la fois sur­vi­vante et d’avoir « quit­té le na­vire ». « Je sais que je n’au­rais ser­vi à rien sur le plan mé­di­cal, ana­lyse-t-elle, mais je n’ar­rête pas de me dire : On n’a même pas été fi­chues d’être là pour leur te­nir la main. » Avec une autre amie, elle a fait la dé­marche de ren­con­trer d’autres vic­times du Ca­rillon. « J’avais un be­soin très fort de re­cons­ti­tuer pré­ci­sé­ment le fil des évé­ne­ments, dé­taille-t-elle, mais aus­si de par­ler à quel­qu’un qui me com­prenne. C’est tel­le­ment ir­réa­li­sable… »

De­puis, Claire consulte ré­gu­liè­re­ment un psy­cho­logue spé­cia­li­sé en trau­ma­to­lo­gie, pour évo­quer tous ces pe­tits signes de ce que les mé­de­cins ap­pellent « l’hy­per­vi­gi­lance ». Ces pe­tites an­goisses quand le mé­tro s’ar­rête, ces bruits qui la font sur­sau­ter, l’in­to­lé­rance à la mu­sique trop forte, mais sur­tout ces vitres — « toutes celles qui donnent sur rue », pré­cise la jeune femme. Dans les bars, elle s’ins­talle dé­sor­mais sur les places les moins ex­po­sées, et, dans le bus, sur les plus basses, « pour pou­voir me je­ter au sol si be­soin ». Elle qui de­vait ache­ter un ap­par­te­ment au len­de­main des at­ten­tats a tout an­nu­lé. « C’est bête, hein, dans six mois, ça me se­ra peu­têtre pas­sé, s’ex­cuse-t-elle presque, mais il était au pre­mier étage avec de grandes baies vi­trées… » Et puis, bien sûr, il y a tout le reste : la vi­sion des corps, ce bruit dis­tinc­tif des balles, l’en­quête… « De­puis une se­maine, je me ré­veille la nuit et ça tourne en boucle dans ma tête. J’y pense tout le temps, en fait… Par­fois, je me dis que Sa­lah Ab­des­lam (NDLR : l’un des ter­ro­ristes en fuite) va sur­gir au coin de la rue, ou bien qu’il est plan­qué dans la cave de mon bu­reau. » Pour­tant, la jeune femme s’es­time chan­ceuse. « Chez l’une de mes amies, ce­la a ra­vi­vé des trau­ma­tismes de l’en­fance, c’est très violent. Je ne dis pas que c’est fa­cile pour moi… Jus­qu’ici, je n’avais ja­mais en­vi­sa­gé ma propre mort. Mais je me rends compte à quel point nos his­toires in­di­vi­duelles jouent dans ce trau­ma­tisme col­lec­tif. » De fait, Claire ap­pré­hende sur­tout « l’après ». « Com­ment vais-je ré­agir au pro­chain at­ten­tat ? s’in­ter­roge-telle. J’es­père que, si je perds pied, j’au­rai alors la force de dire à mes proches : Ai­dez-moi. »

Pa­ris (Xe), le 24 no­vembre.

« Par­fois, je me dis que Sa­lah Ab­des­lam va sur­gir au coin de la rue »

.) DR (

Sa­vi­gny-le-Temple, le 24 no­vembre. Her­man a re­çu la mé­daille de la ville.

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