« Ma­thieu conti­nue de souf­frir »

Le Parisien (Paris) - - ACTUALITÉ - Mi­chel, le père de Ma­thieu PAS­CALE ÉGRÉ

UNE NUIT D’AT­TENTE et d’« an­goisse ex­trême ». « On ne pense à rien. On a juste peur. Peur qu’il y soit. » Puis ce coup de fil à l’aube du 14 no­vembre, d’un mé­de­cin de la Sal­pê­trière : « Votre fils est vi­vant. On vient de l’opé­rer. » Re­trai­tés, Mi­chel, 71 ans, et son épouse vivent à Nice. Le der­nier de leurs en­fants, Ma­thieu, 33 ans, tra­vaille comme in­gé­nieur à Pa­ris. Ef­frayés par ce qu’ils en­ten­daient aux in­for­ma­tions, ses pa­rents ont ten­té en vain de le joindre, lui puis sa pe­tite amie, avant de re­non­cer en ap­pre­nant qu’une prise d’otages était en cours dans une salle de concerts pa­ri­sienne. « Au cas où il se se­rait ca­ché, pour ne pas qu’il se fasse dé­cou­vrir… » Ils igno­raient pour­tant que le jeune couple se trou­vait pré­ci­sé­ment au Ba­ta­clan. « On s’était même ras­su­rés un mo­ment en se di­sant que le rock mé­tal ce n’était pas son style… » glisse Mi­chel.

Très griè­ve­ment bles­sé, Ma­thieu a réus­si à don­ner son nom et le nu­mé­ro de té­lé­phone de ses pa­rents aux se­cou­ristes. « Nous étions éton­nés. Le doc­teur nous a ex­pli­qué qu’il l’avait fait avec ses pau­pières. Ils ont un sys­tème. » Mi­chel et sa femme ont pris le pre­mier billet pour Pa­ris. Ils ont pris une chambre d’hô­tel du­rant trois se­maines, pour être au che­vet de leur fils. A court d’ar­gent, ils ont dû re­par­tir. « Vous de­man­dez un psy, on vous en donne sept. Par contre, dès que vous par­lez de rem­bour­se­ment de frais, ce­la de­vient très dif­fi­cile… », constate-t-il.

Mi­chel tient à pré­ser­ver l’ano­ny­mat de son gar­çon, pris en charge à l’hô­pi­tal mi­li­taire des In­va­lides. S’il s’ex­prime, c’est pour sou­li­gner que d’autres proches des bles­sés, ac­cou­rus de pro­vince, souffrent du même manque de sou­tien ma­té­riel. « Il va fal­loir que je re­monte à Pa­ris… Etre au­près de lui de­mande des moyens que nous n’avons pas », sou­pire-til. Les pa­rents de Ma­thieu sont les seuls au­to­ri­sés à lui rendre vi­site.

A leur ar­ri­vée à l’ hô­pi­tal, « une vi­sion d’épou­vante » les at­ten­dait. « Des tubes par­tout, comme une toile d’arai­gnée… Des bou­teilles de sang… Notre fils a re­çu une balle à la base du cou, à gauche, qui lui a bri­sé des cer­vi­cales et bles­sé le cer­ve­let. » Après huit jours sous as­sis­tance res­pi­ra­toire, le jeune homme a pu leur par­ler. « Il est bien construit. Il est fort. Mais en­fin, il a vé­cu des choses ef­froyables… Ce qu’il nous a ra­con­té, c’est de la bar­ba­rie pure », livre Mi­chel, ébran­lé. « Lui et son amie étaient dans les der­niers rangs du Ba­ta­clan, un en­droit lé­gè­re­ment sur­éle­vé qui per­met de mieux voir. Ils ont été par­mi les pre­miers vi­sés. Il s’est pré­ci­pi­té sur son amie, s’est mis sur elle. Ils ont es­sayé de ram­per… Elle aus­si a été bles­sée, au bras, mais elle est sor­tie au bout de huit jours. » Pour son fils, un autre com­bat s’est en­ga­gé. « Grâce au tra­vail du chi­rur­gien il va mieux de jour en jour, mais son bras gauche est tou­jours pa­ra­ly­sé et sa tête ne tient pas seule, dé­crit son père. Il re­marche dé­jà, mais avec un mau­vais équi­libre. Le cer­ve­let a été frô­lé de trop près. » Le pro­gramme de ré­édu­ca­tion de Ma­thieu, qui a pour l’heure quatre mois d’ITT, compte trois séances de ki­né­si­thé­ra­pie quo­ti­dienne. « C’est épui­sant… Il a une vo­lon­té de fer. Il se bat pour re­trou­ver son au­to­no­mie. Mais il conti­nue de souf­frir, parce que les dou­leurs neu­ro­lo­giques sont plus dif­fi­ciles à conte­nir », ex­plique le pa­pa.

Dans leurs dé­marches pour leur fils, « consi­dé­ré à 100 % comme une vic­time de guerre », les pa­rents de Ma­thieu sont épau­lés par la Fé­dé­ra­tion na­tio­nale des vic­times d’at­ten­tats et d’ac­ci­dents col­lec­tifs, qui a aus­si ten­té, en vain jus­qu’ici, d’ob­te­nir pour eux un sou­tien du Fonds de ga­ran­tie des vic­times des actes de ter­ro­risme (FGTI). Mi­chel n’a rien à dire des agres­seurs. « Je n’ai pas de haine, pas le temps d’en res­sen­tir. Ce qui m’im­porte, c’est la vie de mon fils, sa san­té. J’étais tel­le­ment heu­reux de ne pas en­tendre son nom ci­té le jour de l’hom­mage na­tio­nal… » Il ajoute : « On parle beau­coup des as­sas­sins. On parle beau­coup des morts, et c’est nor­mal. On parle en­core peu des bles­sés, qui conti­nuent de souf­frir, et de leurs proches, qui se heurtent par­fois à un mur. »

« Vous de­man­dez un psy, on vous en donne sept. Dès que vous par­lez de rem­bour­se­ment de frais, ce­la de­vient très dif­fi­cile. »

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