« Comme en mé­de­cine de guerre, l’ave­nir est in­cer­tain »

Le Parisien (Paris) - - ACTUALITÉ - CLAU­DINE PROUST

LES MOTS sont dou­lou­reux, parce que « l’après est dur, pe­sant ». Les nuits, han­tées de ques­tions. L’émo­tion, que tout mé­de­cin, si em­pa­thique soit-il, tient à dis­tance d’or­di­naire dans sa re­la­tion au ma­lade est là, constam­ment, qui se glisse au che­vet de ceux qu’il va fal­loir suivre au long cours. Il ac­cepte de té­moi­gner « pour ex­pli­quer ce­la » : la lon­gueur du che­min qui at­tend les bles­sés, pour beau­coup tou­chés aux membres, sou­vent en cher­chant à fuir. Et aus­si pour don­ner un vi­sage à tous ceux qui se sont li­vrés sans comp­ter, pour sau­ver ce qui pou­vait l’être « en équipe ». Pen­ché avec 2 ou 3 confrères, « par­fois quatre, sur les cas les plus com­pli­qués », le Dr Thi­bault La­fosse a opé­ré sans re­lâche une di­zaine de pa­tients des pe­tites heures du sa­me­di jus­qu’au di­manche. Dans trois autres blocs s’en­chaî­naient les in­ter­ven­tions cette nuit-là à l’hô­pi­tal Pom­pi­dou. Com­ment vont ces bles­sés opé­rés à Pom­pi­dou ? DR THI­BAULT LA­FOSSE. Pour l’ins­tant, plu­tôt bien, si l’on consi­dère qu’il n’y a pas eu trop de com­pli­ca­tions. Mais hon­nê­te­ment, qui pour­ra le dire à moins de cinq, six ans de re­cul ? Pour nombre de ces bles­sés, ce­la ne fait que com­men­cer et ce ne se­ra pas fa­cile. Il va fal­loir les ac­com­pa­gner sur plu­sieurs mois — ceux qui sont dé­jà hos­pi­ta­li­sés chez nous et ceux qui nous se­ront adres­sés d’ailleurs, puisque l’hô­pi­tal est ré­fé­rent en chi­rur­gie ner­veuse et de re­cons­truc­tion. Pour beau­coup, lors des pre­mières in­ter­ven­tions à chaud, nous avons en ef­fet fait ce que les mé­de­cins de guerre ap­pellent du da­mage control : c’est-à-dire sta­bi­li­ser une si­tua­tion dra­ma­tique, li­mi­ter les dé­gâts pour em­pê­cher un décès… Comme vos confrères mé­de­cins cette nuit-là, vous avez évo­qué des « bles­sures de guerre ». Qu’est-ce que ce­la veut dire ? Il s’agit de bles­sures cau­sées par des armes lourdes, vo­lu­mi­neuses, dont les balles sont faites pour tuer, ce qu’elles font d’ailleurs ins­tan­ta­né­ment quand elles touchent au ventre ou à la tête. Elles pé­nètrent dans le corps avec une éner­gie mons­trueuse, en res­sortent en pro­vo­quant des dé­gâts consi­dé­rables au ni­veau vas­cu­laire, ner­veux, os­seux, avec des pertes ir­ré­pa­rables de sub­stance… C’est exac­te­ment le genre de bles­sures que j’ai pu voir en al­lant pré­cé­dem­ment opé­rer avec la Chaîne de l’es­poir en Iran, les en­fants ré­fu­giés d’Af­gha­nis­tan ou les en­fants sy­riens ré­fu­giés en Jor­da­nie. Ce 13 no­vembre, c’était ça : la Syrie en plein Pa­ris… Ces bles­sés-là sont donc sau­vés, mais pas gué­ris ? Loin de là. Pour une pro­por­tion re­la­ti­ve­ment im­por­tante d’entre eux, comme en mé­de­cine de guerre, l’ave­nir est in­cer­tain : on reste en ef­fet ex­po­sés à des risques de com­pli­ca­tions et de sé­quelles gra­vis­simes, neu­ro­lo­giques, de membres qui ne se­ront peut-être plus ja­mais fonc­tion­nels. C’est même main­te­nant, loin de l’at­ten­tion com­pas­sion­nelle col­lec­tive du pre­mier mois, que le che­min va pro­ba­ble­ment être le plus dif­fi­cile. Il va fal­loir en­vi­sa­ger les so­lu­tions pour les frac­tures ou­vertes qui ne se res­soudent pas, choi­sir la stra­té­gie de re­cons­truc­tion pour une jambe que l’on a peut-être réus­si à sau­ver sans am­pu­ta­tion dans un pre­mier temps… Bref ac­com­pa­gner une prise en charge qui va de­voir du­rer dans le temps.

« C’est main­te­nant, loin de l’at­ten­tion col­lec­tive

du pre­mier mois, que le che­min va être

le plus dif­fi­cile »

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