Der­rière « The Wall », le père

Dans le DVD sur la tour­née « The Wall », Ro­ger Wa­ters (Pink Floyd) évoque la mort de ses aïeuls à la guerre.

Le Parisien (Paris) - - LE GUIDE DE VOTRE DIMANCHE - Ro­ger Wa­ters Ja­ckie Lom­bard, pro­duc­trice ÉRIC BU­REAU

UNE ROLLS-ROYCE ar­rê­tée en pleine cam­pagne. A l’in­té­rieur, un homme pleure en li­sant une lettre jau­nie. En 1944, un ma­jor de l’ar­mée an­glaise an­nonce à une femme la mort de son ma­ri à An­zio, en Ita­lie. Ce sol­dat tom­bé au champ d’hor­reur s’ap­pelle Eric Wa­ters. Soixante-dix ans plus tard, cet homme in­con­so­lable est son fils, Ro­ger. Ro­ger Wa­ters, 72 ans, bas­siste fon­da­teur de Pink Floyd et créa­teur du my­thique double al­bum « The Wall », sor­ti en 1979 et adap­té au ci­né­ma trois ans plus tard par Alan Par­ker. Les larmes de cet ar­tiste ré­pu­té pu­dique, voire froid, sont l’un des mo­ments mar­quants du film « Ro­ger Wa­ters The Wall », qui im­mor­ta­lise sa fan­tas­tique tour­née des stades de 2013 (lire ci-des­sous). C’est son his­toire. La mort de son père, un an après sa nais­sance, a mar­qué sa vie et son oeuvre. D’abord au sein de Pink Floyd, groupe qu’il fon­da en 1965 et qu’il quit­ta en 1985. C’est lui qui com­po­sa et écri­vit les pa­roles de « The Wall », pam­phlet contre les guerres et les to­ta­li­ta­rismes, puis de « The Fi­nal Cut », son pro­lon­ge­ment de 1983 ins­pi­ré par la guerre des Ma­louines.

Le bien nom­mé « Fi­nal Cut » a son­né la fin de sa par­ti­ci­pa­tion à Pink Floyd. Après avoir vi­ré le cla­vier Ri­chard Wright, puis mis à l’écart le bat­teur Nick Ma­son et son al­ter ego au chant Da­vid Gil­mour, Wa­ters quit­ta le groupe pour se lan­cer dans une car­rière so­lo. Et lorsque ces der­niers dé­ci­dèrent de conti­nuer sans lui, il les at­ta­qua en jus­tice pour qu’ils ne puissent pas uti­li­ser le nom de Pink Floyd. Il aban­don­na les pour­suites après un ac­cord fi­nan­cier sur les droits des al­bums, mais ne s’est ja­mais vrai­ment ra­bi­bo­ché avec Gil­mour.

Trente ans plus tard, plus ques­tion de par­ler de Pink Floyd avec lui. Lors de notre ren­contre, le 10 no­vembre à Londres, le pas­sé n’était pas à l’ordre du jour. Il était là uni­que­ment pour pro­mou­voir « The Wall », en ne nous consa­crant pas plus de douze mi­nutes, his­toire de ca­ser toute la presse mon­diale en trois jours. Au moins, il nous a épar­gné la fausse mo­des­tie en évo­quant « The Wall ». « C’est une oeuvre très co­hé­rente, ba­sée sur une bonne idée, avec de bonnes chan­sons et quelques bons mots », ré­sume-t-il.

Alors par­lons de ce film, qui mêle des images de concerts et d’autres plus in­times, où l’on voit Wa­ters sur les traces de son père et de son grand-père, tués lors de la Pre­mière et de la Se­conde Guerre mon­diale. « Par ce voyage fil­mé, j’ai vou­lu ex­pli­quer pour­quoi j’ai écrit The Wall, tout ce qui est entre les lignes, la phi­lo­so­phie, les idées po­li­tiques, la poé­sie et la souf­france. Mon show étant ja­lon­né de vic­times de guerre, il y avait du sens à par­ler de mon père et de mon grand-père. »

Il au­rait pu ra­con­ter son his­toire as­sis face ca­mé­ra. « Mais le film au­rait été bien moins bon, dit-il. Et puis seule la réa­li­té des choses m’in­té­resse. Rien n’était donc écrit avant de nous lan­cer dans ce pé­riple. » Sauf cette scène où il fait une halte dans le ci­me­tière mi­li­taire de Ma­roeuil, dans la Somme. Ses deux fils et sa fille le re­joignent pour s’in­cli­ner de­vant la tombe de George Hen­ry, son grand­père, mi­neur de char­bon, tué par les Al­le­mands, le 14 fé­vrier 1916.

« C’est la pre­mière fois que j’al­lais sur sa tombe », pré­cise-t-il. Re­dou- tait-il ce mo­ment ? « Non, sim­ple­ment parce que j’étais trop oc­cu­pé jusque-là, sou­rit-il. Mais j’ai tou­jours vou­lu qu’on soit un jour en­semble de­vant sa tombe. Il est très im­por­tant que chaque gé­né­ra­tion ap­prenne que toutes les guerres sont ab­surdes. Mon pro­chain al­bum, que j’ai com­men­cé, pose une ques­tion qui me tient à coeur : Pour­quoi tuet-on des en­fants ? »

Pen­dant la tour­née « The Wall », Wa­ters a in­vi­té une cho­rale d’en­fants ama­teurs dans chaque ville pour chan­ter avec lui l’hymne li­ber­taire « Ano­ther Brick in the Wall ». Au Stade de France, cette chance a été of­ferte à quinze ga­mins « black-blanc-beur » de SaintOuen, réunis par l’Apeee (As­so­cia­tion de pa­rents d’élèves en­ga­gés pour l’édu­ca­tion). « Un sou­ve­nir tel­le­ment fort qu’on or­ga­nise chaque 21 sep­tembre un goû­ter pour en re­par­ler », avoue sa res­pon­sable, Na­dia Oud­jou­di, en­core émue.

Leur ren­contre avec Ro­ger Wa­ters fut brève mais in­tense. « Nous avons ré­pé­té avec lui une quin­zaine de fois avant le concert, ra­conte Na­dia Oud­jou­di. Der­rière son ap­pa­rence ri­gide, il a été char­mant et a fait toutes les pho­tos qu’on vou­lait. Après le show, pen­dant le­quel il les a fait ap­plau­dir deux fois, il leur a of­fert une pho­to avec leur pré­nom en lettres d’or et une dé­di­cace per­son­na­li­sée. Mieux que le Père Noël ! »

« Ro­ger de­mande aus­si à chaque concert que l’on in­vite des vé­té­rans de guerre et qu’on pra­tique des prix rai­son­nables », pré­cise Ja­ckie Lom­bard, qui le fait jouer en France de­puis trente ans. « Il est mé­ga­lo sur scène, tant mieux, mais pas dans la vie, pour­suit la pro­duc­trice. Au­cune autre star n’au­rait fait ré­pé­ter lui-même les en­fants. Mais lui, c’est un gé­nie qui ne tran­sige pas sur ses pro­jets et ses idées. Sa pre­mière tour­née so­lo, il m’avait de­man­dé de louer Ber­cy. Per­sonne n’y croyait. Moi-même, je n’étais pas sûre de mon coup. Et il l’a rem­pli ! » Im­pos­sible n’est pas Wa­ters.

« Il est très im­por­tant que chaque gé­né­ra­tion ap­prenne que toutes les guerres sont ab­surdes »

« C’est un gé­nie qui ne tran­sige pas sur ses pro­jets et ses idées »

Joue « The Wall » à Ber­lin de­vant 350 000 spec­ta­teurs, pour fê­ter la chute du mur.

« Amu­sed to Death », son der­nier et meilleur al­bum so­lo.

Sort l’al­bum « Ça ira », un opé­ra sur la Ré­vo­lu­tion fran­çaise écrit par Etienne et Na­dine Ro­da-Gil.

Donne quatre concerts « The Wall » à Ber­cy à gui­chets fer­més.

Conclut au Stade de France sa tour­née « The Wall ».

Ro­ger Wa­ters, 72 ans, a dé­jà com­men­cé à tra­vailler

sur son pro­chain al­bum.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.