Les ar­chi­vistes de Pa­ris, gar­diens de la mé­moire du 13 no­vembre

AT­TEN­TATS DU 13 NO­VEMBRE. Pour l’his­toire, des­sin après des­sin, lettre après lettre, une di­zaine d’ar­chi­vistes sont char­gés de res­tau­rer et d’in­ven­to­rier les mil­liers d’ob­jets dé­po­sés sur les lieux des drames.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - JU­LIEN DUFFÉ

DÉ­LI­CA­TE­MENT, Gé­rald Mon­pas dé­gage un gros coeur en pa­pier dé­trem­pé de sa dé­ri­soire po­chette plas­tique. L’écri­ture noire dé­gou­line un peu, mais un « Pa­ris, je t’aime » jaillit en lettres ca­pi­tales. Nous sommes près de la porte des Li­las (XIXe), au ni­veau 0 des Ar­chives de Pa­ris, un cube de bé­ton po­sé au bord du pé­ri­phé­rique. C’est là qu’une di­zaine d’ar­chi­vistes vo­lon­taires re­cueillent, aus­cultent et font sé­cher les mil­liers d’hommages dé­po­sés sur les lieux des at­ten­tats du 13 no­vembre qui ont fait 130 morts. « On en a dé­jà ré­col­té entre 5 000 et 10 000 », souffle l’un d’eux, « très fier » de contri­buer à ce tra­vail de mé­moire in­édit et réa­li­sé dans l’ur­gence.

« Dans un pre­mier temps, il n’est pas ques­tion de re­ti­rer ces mé­mo­riaux pa­ri­siens mais de les en­tre­te­nir, pré­vient Guillaume Na­hon, di­rec­teur des Ar­chives de Pa­ris. Les ser­vices de la pro­pre­té de Pa­ris jettent les fleurs fa­nées et les bou­gies consu­mées et nous pré­le­vons les hommages les plus en­dom­ma­gés pour les sau­ve­gar­der. Ils ont toute leur place ici car les at­ten­tats sont d’ores et dé­jà un évé­ne­ment ma­jeur de l’his­toire de la ca­pi­tale. »

Sur les éta­gères mé­tal­liques sont ain­si ali­gnés des des­sins d’en­fants, la pho­to d’une vic­time, mais aus­si un « RIP Quen­tin » grif­fon­né sur une feuille ou en­core un billet du concert en­deuillé du Ba­ta­clan… Le ma­tin même, ils étaient en­core ac­cro­chés de­vant la salle de spec­tacle.

Après deux ou trois jours de sé­chage et de dé­pous­sié­rage, les do­cu­ments par­ti­ront pen­dant presque un mois en dés­in­fec­tion pour les dé­bar­ras­ser de toute trace de moi­sis­sure, « l’en­ne­mi nu­mé­ro un du pa­pier ». Ils re­vien­dront en­suite porte des Li­las pour être condi­tion­nés, in­ven­to­riés et nu­mé­ri­sés pour l’his­toire. Mo­bi­li­sés par leurs tâches tech­niques, les agents es­sayent dans la me­sure du pos­sible de ne pas lire ces mes­sages dé­chi­rants. « Mais il y a cer­tains mots, cer­taines pho­tos qui at­trapent les yeux, re­con­naît Emi­lie Le­grand, res­tau­ra­trice. D’ha­bi­tude, on tra­vaille sur des re­gistres ad­mi­nis­tra­tifs du XIXe ou du XXe siècle to­ta­le­ment im­per­son­nels sur les­quels on ne trans­pose rie­né­mo­tion­nel­le­ment. » L’ar­chi­viste se sou­vien­dra long­temps de cette carte de vi­site re­trou­vée de­vant le ca­fé A la Bonne Bière, où un mé­de­cin ré­ani­ma­teur s’ex­cuse de ne pas avoir pu sau­ver un jeune homme. Pour Gé­rald Mon­pas, ce se­ra le des­sin d’une fillette re­pré­sen­tant les « mé­chants » ter­ro­ristes. « J’ai vé­cu les évé­ne­ments de­vant ma té­lé mais, avec ce tra­vail qua­si­ment ci­toyen, je me sens au coeur de l’his­toire, confie le tren­te­naire. Plus tard, ces sources do­cu­men­taires se­ront là pour prou­ver la so­li­da­ri­té ma­ni­fes­tée par les Pa­ri­siens et les autres. » Ces vo­lon­taires re­con­naissent qu’il leur ar­rive de flan­cher. « Quand on pense à toutes ces per­sonnes dé­cé­dées, c’est par­fois dif­fi­cile, lâche Gé­rard Chas­lin, ma­ga­si­nier. Mais on es­saye tous de pas­ser au­des­sus, on blague entre nous pour conju­rer le sort. »

D’au­tant que leur tra­vail de four­mi est loin d’être ter­mi­né et pour­rait du­rer plu­sieurs mois. « Le mou­ve­ment de so­li­da­ri­té conti­nue, constate Guillaume Na­hon. On voit en­core tous les jours des gens dé­po­ser des fleurs et des mes­sages sur les lieux des at­taques. »

« J’ai vé­cu les évé­ne­ments de­vant ma té­lé mais, avec ce tra­vail qua­si­ment ci­toyen, je me sens au coeur de l’his­toire »

Gé­rald Mon­pas, ar­chi­viste

(

(à dr.).

PHO­TOS : LP/OLI­VIER LE­JEUNE

Pa­ris (XIXe), hier. Chaque mot, chaque des­sin est

dé­li­ca­te­ment dé­pous­sié­ré et sé­ché,

puis dés­in­fec­té pour éli­mi­ner toute trace de

moi­sis­sure.

VI­DÉO

Pa­ris (XIXe), hier. Une di­zaine d’ar­chi­vistes res­taurent un à un les hommages dé­po­sés sur les lieux des at­ten­tats. « Il y a cer­tains mots, cer­taines pho­tos qui at­trapent les yeux », re­con­naît, émue, Emi­lie Le­grand

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