Éboueurs, les mal-ai­més des étrennes

Dans plu­sieurs villes, des maires in­ter­disent aux agents de la pro­pre­té d’al­ler chez les gens pour leur de­man­der un don de fin d’an­née, par crainte des usur­pa­teurs. Une dé­fiance qui at­triste les éboueurs.

Le Parisien (Paris) - - SOCIÉTÉ - VINCENT MONGAILLARD

A WILLEMS (NORD), pe­tite ville de 3 000 âmes à la fron­tière belge, le maire di­vers droite, Thier­ry Rol­land, ne veut plus que les éboueurs en quête ac­tuel­le­ment d’étrennes sol­li­citent ses ad­mi­nis­trés lors de la tra­di­tion­nelle tour­née des ca­len­driers. « On peut quand même avoir un peu d’hon­neur. Est-ce qu’un sa­laire nor­ma­le­ment ga­gné ne suf­fit pas ? Faut-il quê­ter alors que la France compte des mil­lions de chô­meurs ? L’en­lè­ve­ment des or­dures, c’est aus­si un ser­vice payant ! Eh puis, ce qui me choque le plus, en vé­ri­té, c’est que les gens ont peur que leurs pou­belles ne soient pas bien ra­mas­sées s’ils ne donnent pas », dé­nonce l’édile, qui n’est pas op­po­sé, en re­vanche, au dé­mar­chage des pom­piers et des scouts. Il y a quelques se­maines, il a écrit au pa­tron de l’en­tre­prise de col­lecte de dé­chets sur ses terres pour lui dire tout le mal qu’il pen­sait de cette pra­tique an­ces­trale. Il n’a pas pour au­tant pris d’ar­rê­té pour l’in­ter­dire.

Il n’y a pas qu’à Willems que les agents de pro­pre­té, qui en­tendent bien « mettre du beurre dans les épi­nards » à l’ap­proche des fêtes de Noël, ne sont pas les bien­ve­nus avec leurs al­ma­nachs sous le bras. Dans de nom­breuses grandes villes comme Pa­ris, Lyon ou Nice, le porte-à-porte leur est stric­te­ment in­ter­dit. D’autres com­munes qui l’au­to­risent ont dé­ci­dé d’en­ca­drer ces vieux pri­vi­lèges en les li­mi­tant dans le temps et, sur­tout, à un seul pas­sage, comme à Mar­quette-lezLille (Nord) de­puis cette an­née. Si ces dé­mar­cheurs sont ju­gés en­com­brants, ce n’est pas le cas des fac­teurs et des concierges. Eux ne font face à au­cune fronde des élus pour sol­li­ci­ter un mi­ni-ca­deau son­nant et tré­bu­chant. Alors, pour­quoi un tel trai­te­ment pour les tra­vailleurs de l’ombre à l’ar­rière des bennes, qui sont dé­jà les moins gâ­tés par la gé­né­ro­si­té des ha­bi­tants ? « C’est une pro­fes­sion qu’on peut fa­ci­le­ment usur­per », re­grette Yves De­lan­noy, dé­lé­gué CGT chez Es­ter­ra, en­tre­prise de col­lecte de dé­chets sur la com­mu­nau­té ur­baine de Lille. Le pro­blème est là : les ar­naques aux faux éboueurs qui sonnent pour ré­cu­pé­rer frau­du­leu­se­ment un billet sont lé­gion. Car si les ri­ve­rains connaissent leur pos­tier à vé­lo ou leur gar­dien d’im­meuble, ils ne mettent pas de vi­sage sur ceux qui vident leurs pou­belles. D’au­tant que ces der­niers n’ont pas vrai­ment d’uni­forme re­con­nais­sable, hor­mis leur seul gi­let fluo de si­gna­li­sa­tion.

C’est pour évi­ter ces vols par ruse que cer­taines com­munes mais aus­si des so­cié­tés de ra­mas­sage d’or­dures mé­na­gères dé­cident de pro­hi­ber ce dé­mar­chage à do­mi­cile. Ce­la « rend fou » Ch­ris­tophe Cler­feuille, pré­sident de l’as­so­cia­tion Col­lec­tif Ripeurs. « Il suf­fit que les usa­gers nous de­mandent notre carte pro­fes­sion­nelle », dé­fend ce­lui qui est chauf­feur-éboueur à Bor­deaux, « dé­bout à 4 heures du ma­tin pour em­bau­cher à 5 heures ». « C’est fa­cile de nous stig­ma­ti­ser. On est une pro­fes­sion bouc émis­saire », s’in­digne-t-il. Par­tir en guerre contre la tour­née des ca­len­driers, c’est, à ses yeux, « en­le­ver une proxi­mi­té, un lien avec les usa­gers ». « Le seul mo­ment de l’an­née pour les ren­con­trer, c’est ce­lui des étrennes. On rentre chez les gens, on boit un ca­fé, c’est de la cha­leur hu­maine », ré­pète-t-il. Mais pri­ver les éboueurs de ce ri­tuel, c’est aus­si, évi­dem­ment, un manque à ga­gner, même si Ch­ris­tophe Cler­feuille ne veut pas le chif­frer parce que « dès qu’on parle d’ar­gent, on se fait dé­zin­guer ». Ces pe­tits avan­tages rap­portent quelques cen­taines d’eu­ros. « Mais l’équi­valent d’un trei­zièle mois, ça, non ! C’est exa­gé­ré ! » as­sure le syn­di­ca­liste Yves De­lan­noy. Il rap­pelle qu’il « n’y a au­cune obli­ga­tion à ache­ter le ca­len­drier » et que, par­fois, il est re­mis gra­cieu­se­ment lorsque, der­rière la porte, le lo­ca­taire est fau­ché. Aux éboueurs : A votre fac­teur : Aux pom­piers : A votre concierge : A votre femme de mé­nage : 30 €. A votre nou­nou ou ba­by-sit­ter : le pe­tit ca­deau (la boîte de cho­co­lats, des fleurs par exemple) est plus cou­rant que l’ar­gent.

(AFP/Phi­lippe Hu­guen.)

Les éboueurs, qui n’ont pas d’uni­forme comme les fac­teurs, sont sou­vent les grands ou­bliés de la gé­né­ro­si­té des ad­mi­nis­trés en fin d’an­née.

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