« On se ver­ra quand on vou­dra »

Le Parisien (Paris) - - LE FAIT DU JOUR - F.D.

TRENTE KI­LO­MÈTRES vont bien­tôt les sé­pa­rer. Georges 78 ans, re­la­ti­vise af­fec­tueu­se­ment. « Ce n’est pas grand-chose une de­mi-heure de voi­ture. On se ver­ra quand on vou­dra… » Pour ce co­mé­dien re­trai­té, il n’est pas ques­tion de « ces­ser d’ai­mer Elisabeth », de cinq ans sa ca­dette. Une ar­tiste peintre avec la­quelle il a ache­té il y a huit ans un ap­par­te­ment à Pa­ris, qu’il faut vendre pour « as­su­rer leurs vieux jours ». Du coup cha­cun re­gagne ses pé­nates, elle à Millau (Avey­ron), lui dans la mai­son qu’il s’est construite dans une autre vie au pied du Lar­zac, non loin de là. « J’ai une re­traite as­sez maigre de 1 000 € par mois », confie le sep­tua­gé­naire ma­rié une fois, sé­pa­ré deux fois. « J’ai vrai­ment be­soin de m’ac­cor­der une ré­serve fi­nan­cière. Alors ça ouvre un es­pace un peu aven­tu­reux­pour notre couple, mais je suis sûr que ça va le ci­men­ter. »

Georges n’est pas un no­vice du « être en­semble sans vivre en­semble » puisque sa deuxième com­pagne, pour la­quelle il avait quit­té sa femme et ses trois filles au bout de quinze ans de vie com­mune, lui avait im­po­sé ce drôle de pacte. « Elle était très fé­mi­niste et j’étais très amou­reux. Elle m’a si­gni­fié qu’il se­rait pré­fé­rable qu’on ait cha­cun notre ap­par­te­ment. Au dé­but, j’en ai été contra­rié et puis… j’ai éprou­vé un cer­tain bon­heur à avoir ma chambre à moi. Je me suis ins­tal­lé à quelques pâ­tés de mai­son de chez elle d’abord, puis à l’étage au-des­sus. On dî­nait en­semble, on dor­mait en­semble, on a eu un en­fant en­semble, mais de temps en temps, je re­ga­gnais mon ap­par­te­ment pour tra­vailler et sa­vou­rer un tête-à-tête avec moi-même. Je sais qu’il est pos­sible d’être heu­reux comme ça, puisque cette deuxième his­toire d’amour a du­ré dix ans… »

Il l’avoue vo­lon­tiers : d’une en­fance au mi­lieu de cinq frères et soeurs, il a gar­dé le dou­lou­reux sou­ve­nir d’avoir dû dor­mir pen­dant des an­nées sur le ca­na­pé du sa­lon. « Je pense que ce­la m’a fait ac­cor­der une place très par­ti­cu­lière à mon es­pace per­son­nel ! » S’il n’a rien contre la vie com­mune, « l’amour avec des pos­si­bi­li­tés de re­trait », au fond, pour lui, c’est l’idéal. Sur­tout quand on a pris de l’âge, qu’on sait comme les sen­ti­ments hu­mains sont fra­giles et pré­cieux. « Ne plus pou­voir don­ner ren­dez-vous à la per­sonne qu’on aime parce qu’on est de­ve­nu trop fu­sion­nel et en­glué dans la rou­tine, c’est un vrai manque… Je veux pou­voir conti­nuer à don­ner ren­dez-vous à Elisabeth, l’in­vi­ter dans mon jar­din se­cret. »

Elisabeth, l’amour de ses vieux jours, qui a été ma­riée et a eu trois en­fants aus­si de son cô­té, avec la­quelle il s’est ins­tal­lé très vite car c’était plus simple, a vrai­ment be­soin de « sa place à elle » pour peindre. Il a be­soin de ses af­faires à lui, tout ce qu’on ac­cu­mule au cours d’une vie et qu’il est dif­fi­cile de faire par­ta­ger à l’autre. Cette vieille ar­moire al­bi­geoise hé­ri­tée de sa mère, sa bi­blio­thèque, sa mai­son. « On n’a pas tous ces at­ta­che­ments ir­ra­tion­nels quand on est jeune ! Mais oui, on a tous les deux be­soins de notre jar­din se­cret… »

Et puis, c’est peut-être moins avouable et son re­gard se voile avec pu­deur à cette idée, mais se voir quand on veut, c’est aus­si re­fu­ser de « trans­for­mer l’autre en bâ­ton de vieillesse ». Georges n’ignore pas qu’il entre po­ten­tiel­le­ment dans l’âge des pé­pins. « Je ne veux pas im­po­ser à ma com­pagne une vieillesse moche, c’est cer­tain. » Il tente de ré­su­mer, de ras­su­rer. « On peut as­su­mer une cer­taine so­li­tude quand on sait qu’on n’est pas seul… »

« Je veux pou­voir conti­nuer à don­ner ren­dez-vous à Elisabeth »

(LP/Phi­lippe de Poulpiquet.)

Pa­ris, hier. Elisabeth et Georges dans leur ap­par­te­ment pa­ri­sien qu’ils ont dé­ci­dé de vendre pour as­su­rer leurs vieux jours. A l’ave­nir, elle vi­vra à Millau, dans l’Avey­ron, et lui à une tren­taine de ki­lo­mètres, tou­jours sen­ti­men­ta­le­ment unis.

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