Daech et sa fa­brique de pas­se­ports

Le Parisien (Paris) - - LE FAIT DU JOUR -

« DAECH a mis en place une vé­ri­table in­dus­trie de faux do­cu­ments », confiait ré­cem­ment le mi­nistre de l’In­té­rieur, Ber­nard Ca­ze­neuve. Les at­ten­tats com­mis à Pa­ris et à SaintDe­nis le 13 no­vembre offrent la dou­lou­reuse illus­tra­tion du sa­voir-faire de l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste en la ma­tière, elle qui a dé­ci­dé­ment tous les atours d’un Etat, jus­qu’aux mé­thodes d’es­pionnage. Grâce à des ré­fu­giés fic­tifs, mê­lés aux cortèges de mi­sé­reux fuyant la guerre au MoyenO­rient, elle a bat­tu en brèche les contrôles aux fron­tières de l’es­pace Schen­gen. Et réus­si à in­tro­duire ses com­man­dos en Eu­rope.

Pour ce­la, il au­ra suf­fi de leur confier des pa­piers sy­riens passe-par­tout, un sauf-conduit bleu de 12,5 sur 8,8 cm. Com­bien sont-ils, au juste, à avoir fran­chi ces bar­rières de­ve­nues illu­soires face à la crise mi­gra­toire et pé­né­tré dans cet es­pace eu­ro­péen de libre cir­cu­la­tion ? La ques­tion hante les ser­vices de ren­sei­gne­ment.

Alors, les en­quê­teurs re­partent du point ki­lo­mé­trique zé­ro, là où tout a com­men­cé. En l’oc­cur­rence l’île de Lé­ros, en Grèce, où le 3 oc­tobre dé­bar­quaient des di­zaines et des di­zaines de mi­grants : 198, se­lon le dé­compte of­fi­ciel, pho­to­gra­phiés un à un. Comme le veut la pro­cé­dure, la po­lice grecque a pris leurs em­preintes avant de les lais­ser pour­suivre leur route.

Seules les pho­tos changent

Une course contre la montre s’est donc en­ga­gée pour les re­trou­ver et vé­ri­fier leur vé­ri­table iden­ti­té. Fin no­vembre, 22 avaient ga­gné of­fi­ciel­le­ment la Suède. Dix se trou­vaient au Mon­té­né­gro. Deux sus­pects ont, par ailleurs, été ar­rê­tés dé­but dé­cembre dans un foyer de mi­grants en Au­triche. Ces hommes, qui pour­raient être al­gé­riens et pa­kis­ta­nais, avaient pré­sen­té de vrais-faux pa­piers sy­riens. Font-ils par­tie du com­plot ?

Deux des trois ka­mi­kazes morts au Stade de France sont en tout cas au centre de toutes les in­ves­ti­ga­tions. Le soi-di­sant Ah­mad al-Mo­ham­mad, souf­flé par sa bombe près de la porte D, por­tait un do­cu­ment 003-14-L010302, éma­nant d’un lot de 3 800, vo­lés à l’état vierge, en Syrie. Le stock avait été pris lors d’un raid me­né sur Ra­q­qa et Deir ez-Zor. Une par­tie se­rait entre les mains de Daech, l’autre du groupe ri­val Jabhat al-Nos­ra.

Le se­cond ka­mi­kaze, dé­cé­dé porte H, Mo­ham­mad al-Mah­mod, por­tait des pa­piers re­trou­vés en par­tie cal­ci­nés. « SY… 013-11-L05303 », dis­tin­guet-on sur le pas­se­port. Ce­lui-ci ap­par­te­nait à un autre lot de 1 452 vo­lés dans des cir­cons­tances si­mi­laires, à Ra­q­qa, en 2013. Les ex­perts sont for­mels. Gra­vure au la­ser, im­pres­sion off­set : « Toutes les sé­cu­ri­tés at­ten­dues sont pré­sentes […] et au­cune trace de fraude n’a été consta­tée. » Seules les pho­tos au­raient été chan­gées. Daech four­nit bien de « vrais-faux » pa­piers à ses es­pions.

La DGSI évoque même une autre source d’ap­pro­vi­sion­ne­ment, en pas­se­ports, non plus seule­ment sy­riens, mais oc­ci­den­taux. A l’ar­ri­vée en Syrie, les re­crues ex­té­rieures sont dé­les­tées de leurs do­cu­ments. Ces pas­se­ports au­then­tiques sont en­suite ré­at­tri­bués à des com­bat­tants phy­si­que­ment res­sem­blants. Eta­bli par l’en­quête, un cas ré­cent (fin juillet) illustre cette pra­tique : un ji­ha­diste par­ti de Troyes (Aube) en 2012 a été in­ter­pel­lé à son re­tour en France. Il dis­po­sait d’un pas­se­port sué­dois. Se­lon la DGSI, l’homme « ten­tait de re­ve­nir sur le sol fran­çais en vue de com­mettre une at­taque ».

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