La Task Force Dra­gon sort ses griffes

Le Parisien (Paris) - - LE FAIT DU JOUR - BO­RIS CAS­SEL

LA FI­CELLE était un peu grosse. Agée de 75 ans, cette Fran­ci­lienne était, sur le pa­pier, à la tête d’une flo­ris­sante en­tre­prise d’im­por­tex­port. Des ca­mions en­tiers étaient cen­sés char­ger et dé­char­ger des tonnes de vê­te­ments de­puis l’adresse de… son pa­villon de ban­lieue. In­ter­ro­gée par des en­quê­teurs doua­niers il y a quelques mois, la pe­tite dame n’a pu nier l’évi­dence : en échange d’une rente men­suelle, elle ser­vait de vi­trine of­fi­cielle à des es­crocs qui im­por­taient du tex­tile sans payer un seul eu­ro d’im­pôt en France.

L’illus­tra­tion par­faite du quo­ti­dien des corps d’élite, char­gés de lut­ter contre les fraudes à la TVA. Qu’ils agissent pour le compte du fisc ou de la douane, ces agents se frottent en ef­fet à des ré­seaux de cri­mi­nels in­ter­na­tio­naux. Mais ils tombent sou­vent sur la com­pli­ci­té de M. et Mme Tout-le-Monde. « Les frau­deurs se dis­si­mulent der­rière des hommes de paille, uti­lisent l’iden­ti­té de per­sonnes en dif­fi­cul­té fi­nan­cière », ex­plique Bru­no Col­lin, le chef de la Task Force Dra­gon. Cette équipe de choc — ain­si dé­nom­mée en hom­mage à la pre­mière af­faire qu’elle a eu à trai­ter en 2008 sur une so­cié­té qui s’ap­pe­lait Dra­gon — traque les es­cro­que­ries à la TVA ex­tracom­mu­nau­taire, c’est-à-dire celles sur les biens im­por­tés d’un autre conti­nent (Asie en tête). Elle a dé­jà plus de 140 af­faires à son ta­bleau de chasse. Sa spé­cia­li­té : les fraudes au ré­gime 42 (voir l’in­fo­gra­phie ci-contre). ne, la TVA s’éva­pore dans la na­ture. A la moindre in­con­grui­té dans les dé­cla­ra­tions faites par l’im­por­ta­teur au­près des au­to­ri­tés étran­gères, la Task Force Dra­gon dé­barque sur le lieu de li­vrai­son fran­çais. « Nous pou­vons ain­si tom­ber sur le des­ti­na­taire qui ré­cep­tionne vrai­ment la mar­chan­dise, pas la so­cié­té écran », sou­ligne le doua­nier Bru­no Col­lin. Ces in­ter­cep­tions de conte­neurs se ré­pètent presque tous les quinze jours. « Il faut fon­cer, nous n’avons que quatre heures entre le si­gna­le­ment d’un conte­neur dans un port belge et son ar­ri­vée en ban­lieue pa­ri­sienne », dé­taille Bru­no Col­lin. Une ré­ac­ti­vi­té pri­mor­diale : « Dès qu’un ser­vice s’in­té­resse de près à une so­cié­té, elle dis­pa­raît… »

Ch­ris­tine*, une ins­pec­trice des im­pôts, dresse un constat si­mi­laire. Son ad­mi­nis­tra­tion, le fisc, in­ter­vient sur les échanges de mar­chan­dises au sein de l’Union eu­ro­péenne. Elle lutte plus par­ti­cu­liè­re­ment contre les fa­meux car­rou­sels de TVA (voir l’in­fo­gra­phie). Grâce à une quan­ti­té phé­no­mé­nale de don­nées à sa dis­po­si­tion, le fisc dé­tecte et bloque de nom­breuses es­cro­que­ries. Mais, face à des « frau­deurs qui in­novent en per­ma­nence », cette ins­pec­trice s’agace des lenteurs de pro­cé­dures « pas adap­tées ». Un exemple ? « Avant de contrô­ler une so­cié­té sur la­quelle nous avons de gros doutes, nous de­vons en­voyer un avis de vé­ri­fi­ca­tion de comp­ta­bi­li­té par cour­rier, puis lais­ser pas­ser un dé­lai lé­gal de quinze jours avant d’in­ter­ve­nir », ra­conte-t-elle. Pen­dant ce temps, « ils ont le temps de fer­mer leurs comptes ban­caires, ou de mettre leur so­cié­té en li­qui­da­tion », s’aga­cet-elle. Des pro­cé­dures de fla­grance ne per­mettent-elles pas d’in­ter­ve­nir ra­pi­de­ment ? « Si, mais les dé­marches sont très lourdes », sou­ligne Ch­ris­tine. Quant à l’ar­gent des frau­deurs… « Pour pou­voir ré­cu­pé­rer les sommes dues, nous de­vons al­ler à la banque un jour où le compte du frau­deur est ap­pro­vi­sion­né. Nous ne pou­vons pas dire : tout ver­se­ment sur ce compte est in­ter­cep­té. » Bref, conclut-elle en grin­çant, « les frau­deurs ont tou­jours une lon­gueur d’avance ».

« Ils in­novent en per­ma­nence»

(DR.)

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