Des ini­tia­tives in­no­vantes et so­ciales dis­tin­guées

Le Parisien (Paris) - - SOCIÉTÉ - CLAU­DINE PROUST C.P.

DES SA­LA­RIÉS char­gés de faire du porte-à-porte dans les quar­tiers pour in­for­mer les ha­bi­tants dans leur langue d’ori­gine, sur la san­té, l’ad­mi­nis­tra­tion… A l’image de cette ini­tia­tive bap­ti­sée Voi­sin ma­lin et qui a bé­né­fi­cié à 20 000 fa­milles dans l’Es­sonne et en Seine-Saint-De­nis, l’Ely­sée an­nonce au­jourd’hui la nou­velle pro­mo­tion du la­bel La France s’en­gage. Ce pro­jet, sou­te­nu par Fran­çois Hol­lande et mis en oeuvre par son mi­nistre de la Ville Pa­trick Kan­ner, vise à ré­com­pen­ser des as­so­cia­tions et start-up so­cia­le­ment in­no­vantes qui ont fait leurs preuves et dont les pro­jets se­ront du­pli­qués en France. A l’ins­tar de cette ini­tia­tive de grands chefs et d’écoles de cui­sine, qui ont ré­cu­pé­ré 9 000 re­pas et les ont re­dis­tri­bués via une plate-forme Web à ceux qui en ont be­soin pour lut­ter contre la mal­nu­tri­tion et le gas­pillage ali­men­taire. « PAS­SEZ VOIR GUY… Jeu­di, sa jambe était dans un état épou­van­table. Je lui ai dit qu’il y avait un risque qu’on lui coupe. Ça lui parle, alors que la mort, il s’en fiche… Vé­ri­fiez chez Re­na­ta aus­si. Opé­rée il y a une se­maine, elle doit se faire des pi­qûres d’an­ti­coa­gu­lants tous les jours. A Gen­ne­vil­liers, voir une cer­taine Ch­ris­tel. Le 115 nous l’a si­gna­lée. Une dou­leur au bras : on n’en sait pas plus. Pour la trou­ver, on a juste un por­table… »

Cette scène de « trans­mis­sion mé­di­cale » se joue tous les mar­dis et jeu­dis soir entre mé­de­cins, in­fir­mières et chauf­feurs bé­né­voles, au pied du ca­mion-am­bu­lance si­glé de la croix de Malte, dans les ga­rages mu­ni­ci­paux de Boulogne (Hauts-de-Seine).

Il est 20 h 30. Tan­dis que l’agi­ta­tion de la ville re­tombe dans la nuit, sous ses dé­co­ra­tions de Noël, ils vont al­ler sillon­ner le dé­par­te­ment, pour une tour­née de « vi­sites mé­di­cales à do­mi­cile » in­édite. Et pour cause. De do­mi­cile, ils n’en ont pas, ces ma­lades que le trio va aus­cul­ter, pan­ser, soi­gner d’une crème, de quelques com­pri­més, de mots par­ta­gés dans la so­li­tude. Gué­rir, quand on vit dans la rue ? « Un dé­fi », sou­ligne, pas­sant les consignes, le Doc­teur Guy Les­sieux. Gé­né­ra­liste à la re­traite, il a par­ti­ci­pé à la créa­tion, il y a quinze ans, de cette ma­raude mé­di­ca­li­sée, qui opère dis­crè­te­ment sous les cou­leurs de l’Ordre de Malte dans les Hauts-de-Seine, seule du genre à ce jour en France. Pre­mier pa­tient du soir, Ger­main « loge » dans un ren­fon­ce­ment d’im­meuble de bu­reaux, à Neuilly. Il faut es­ca­la­der un mu­ret, se fau­fi­ler der­rière une haie pour ac­cé­der à ce trou avec vue im­pre­nable sur les tours scin­tillantes de La Dé­fense. Un car­ré d’herbe jon­ché de dé­tri­tus, un tas de cou­ver­tures, d’où il émerge, ra­vi de cette vi­site qui se fe­ra à la lueur d’une torche. Dans une autre vie, ce bar­bu hir­sute et large d’épaules était ma­rin en Bre­tagne. Il a mal au poi­gnet gauche, gon­flé d’un hé­ma­tome. « Vous pou­vez me mettre un ban­dage ? » : Ger­main tient à ce qui re­vêt vi­si­ble­ment le ca­rac­tère d’un re­mède ma­gique. Tan­dis que Claire court lui cher­cher une soupe, Jean-Jacques, le tou­bib bé­né­vole de ce soir, re­trai­té de seize an­nées de Samu so­cial entre autres, lui masse l’ar­ti­cu­la­tion d’une crème an­ti-in­flam­ma­toire. Il lui lais­se­ra le tube.

Plus im­por­tant que le ban­dage, in­siste-t-il : il fau­drait le re­faire deux fois par jour pen­dant dix jours. « En s’es­suyant les doigts après », si­non il se brû­le­rait les yeux en les frot­tant. « Et com­ment je me les lave, les mains ? » bou­gonne le ma­rin échoué, à qui on lais­se­ra aus­si une bou­teille de so­lu­tion hy­dro­al­coo­lique. Dans son im­pro­bable ca­bane le long du quai de Su­resnes, Re­na­ta se re­met de son opé­ra­tion. Le pied d’Adria­nu, qu’il s’est tor­du en ré­pa­rant l’an­tenne sur le toit de sa ca­ra­vane, iso­lée dans un no man’s land sous les voies du RER à Nan­terre, va mieux. Il tousse. Rien de grave, après aus­cul­ta­tion. Im­pos­sible de lo­ca­li­ser Ch­ris­tel et sa dou­leur au bras dans Gen­ne­vil­liers. Le por­table ne ré­pond pas. Guy, dont la bles­sure pour­rit lit­té­ra­le­ment, faute de la faire pan­ser à l’hô­pi­tal, reste aus­si in­vi­sible. Il n’est pas au camp qu’il par­tage avec Jean-Luc, sur la rampe d’un par­king de La Ga­renne-Co­lombes. Jean-Luc y som­nole, se­coué de mé­chantes quintes de toux qui lui brûlent les pou­mons. « Je peux vous aus­cul­ter ? » Ver­dict du sté­tho­scope : un foyer in­fec­tieux ca­ra­bi­né. Claire file au ca­mion cher­cher des an­ti­bio­tiques. Do­cile, avec son fort ac­cent al­sa­cien, Jean-Luc ré­pète, après le mé­de­cin, les consignes de cette or­don­nance orale : « Deux fois par jour pen­dant six jours. » Com­ment sa­voir s’il s’y plie­ra ? Dans le doute, on lui laisse quatre jours de trai­te­ment : « On re­pas­se­ra jeu­di. »

Une pe­tite vic­toire, pour­tant, juge Jean-Jacques, content de réus­sir, pour la pre­mière fois, à faire grim­per Em­ma­nuel dans le ca­mion en fin de ma­raude, vers 1 heure. Géant bar­bu, qui mar­monne quelques mots in­in­tel­li­gibles et ré­chauffe ses nuits, as­sis de­vant les grilles d’aé­ra­tion… du ma­ga­sin de sur­ge­lés de Boulogne. Ses jambes et pieds tas­sés dans des cla­quettes sont un oe­dème géant, il a de la fièvre. Il a fal­lu plu­sieurs se­maines pour l’ap­pri­voi­ser. S’il veut bien mon­trer sa jambe, il ne veut pas en­core qu’on y touche.

« Et com­ment je me les lave, les mains ? » « Je peux vous aus­cul­ter ? »

ma­rau­deurs constatent chaque jour cette flam­bée des ma­la­dies de la rue, poin­tée par Mé­de­cins du monde dans ses rap­ports suc­ces­sifs : tu­ber­cu­lose, bron­chites ch­ro­niques (un SDF sur dix souffre de ma­la­die res­pi­ra­toire), af­fec­tions der­ma­to­lo­giques di­verses (dont la gale), troubles di­ges­tifs… tous cau­sés par la pré­ca­ri­té d’une vie sans toit.

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