Na­ta­sa Ko­va­ce­vic, l’in­sub­mer­sible

Le Parisien (Paris) - - SPORTS - Bel­grade (Ser­bie) De notre en­voyée spé­ciale Na­ta­sa Ko­va­ce­vic SAN­DRINE LE­FÈVRE

VUKASIN fait dé­fi­ler les images sur son smart­phone. « Là, c’est juste avant son en­trée sur le ter­rain, re­gar­dez l’ex­pres­sion sur son vi­sage… » Ses yeux s’em­buent. « Qu’est-ce que j’étais ner­veux ce jour-là », se sou­vient le pa­pa, vi­si­ble­ment en­core ému. Sur une vi­déo, ap­pa­raît la sil­houette lon­gi­ligne (1 m 88) de sa fille Na­ta­sa. La jeune bas­ket­teuse de 21 ans tape dans la main de ses par­te­naires et file sur le par­quet. C’était le 7 mars der­nier à An­gers. Am­pu­tée de la jambe gauche, Na­ta­sa Ko­va­ce­vic ve­nait de re­nouer avec le basket. « A l’époque, on n’ima­gi­nait pas qu’elle re­joue­rait chez les pro­fes­sion­nelles. »

La na­tive de Bel­grade a pour­tant dé­fié tous les pro­nos­tics et en­chaîne de­puis un mois et de­mi les matchs avec l’Etoile rouge de Bel­grade, ac­tuel­le­ment 2e du cham­pion­nat élite serbe.

Elle re­noue, en quelque sorte, avec le fil de son his­toire, in­ter­rom­pu un jour de sep­tembre 2013, sur une route de Hon­grie. Le bus ra­me­nant alors l’équipe de Györ, où elle évo­lue, per­cute un au­to­mo­bi­liste. L’en­traî­neur et le ma­na­geur sont tués dans l’ac­ci­dent, Na­ta­sa, griè­ve­ment tou­chée, doit être am­pu­tée au ni­veau du ge­nou. « C’est ma seule bles­sure, ça au­rait pu être bien pire… » es­ti­met-elle. La jeune femme, seule bas­ket­teuse pro au monde à évo­luer avec une pro­thèse, est désar­mante.

« Pour­quoi est-ce que ça m’est ar­ri­vé à moi ? Qu’est ce que ma car­rière au­rait don­né sans cet ac­ci­dent ? Je n’au­rai ja­mais les ré­ponses alors ça ne sert à rien que je me pose toutes ces ques­tions, cer­ti­fie-t-elle. Je ne peux pas chan­ger le pas­sé. Je pré­fère vivre dans le pré­sent et pen­ser à mon ave­nir. Ja­mais je n’ai cra­qué, ja­mais je me suis dé­cou­ra­gée. » Pour­tant, dans les jours ayant sui­vi l’ac­ci­dent et les deux mois d’hos­pi­ta­li­sa­tion, il n’était plus ques­tion de basket. « On pen­sait seule­ment à ma ré­cu­pé­ra­tion, ex­plique-t-elle. Sur le coup, je me suis dit que je ne joue­rais ja­mais plus… » En ca­chette tou­te­fois, elle s’échappe de l’hô­pi­tal pour ta­qui­ner la balle orange. « Per­sonne ne l’a ja­mais su », note-t-elle.

Peu à peu, elle re­prend l’en­traî­ne­ment. « Beau­coup de phy­sique dans les salles de sport, je ne res­sen­tais au­cune dou­leur, pro­met-elle. De toute fa­çon, quand on a mal, c’est dans la tête, j’ap­pelle ça des dou­leurs fan­tômes ! » La pas­sion a fi­ni par re­prendre le des­sus. « J’avais re­joué (NDLR : à An­gers en mars der­nier) mais sans pen­ser à re­de­ve­nir pro­fes­sion­nelle, sou­ligne-t-elle. Un ma­tin, j’ai mis ma pro­thèse, j’ai cou­ru et ce jour-là j’ai com­pris… J’ai at­ten­du d’être prête phy­si­que­ment et men­ta­le­ment pour pré­ve­nir mes pa­rents. Ils ont été sur­pris, ma mère, an­cienne joueuse de Bel­grade, s’est in­quié­tée pour ma san­té. Mais pour­quoi s’in­quié­ter pour moi ? Je n’ai eu au­cune com­pli­ca­tion, je suis re­de­ve­nue une joueuse comme les autres. »

Elle s’ex­prime po­sé­ment sans ja­mais se dé­par­tir de son jo­li sou­rire. « C’est peut-être dif­fi­cile à com­prendre, mais pour moi, c’est comme si rien ne s’était pas­sé. Sur le ter­rain et dans la vie, je suis pa­reille qu’avant. » Elle mime. « Avant le match, cer­taines en­filent des chaus­settes, moi je mets ma pro­thèse. » Par sécurité, no-

« Quand on a mal, c’est dans la tête »

tam­ment, elle dis­si­mule sa pro­thèse sous un col­lant. « Au dé­part, j’avais peur que mes ad­ver­saires me voient comme quel­qu’un de dif­fé­rent, qu’elles aient peur de me faire mal et n’osent plus ve­nir au contact, as­su­ret-elle. Mais quand le match com­mence, per­sonne ne pense à ma pro­thèse. » Elle en a conscience. « Après deux ans de pause, je n’ai pas re­trou­vé mon ni­veau. Mais comme co­équi­pière, j’es­saie d’ap­por­ter autre chose, de don­ner un maxi­mum d’éner­gie po­si­tive. » Après avoir re­pris des études de tou­risme et de ma­na­ge­ment du sport, elle vient aus­si en aide aux autres. « J’ai créé ma fon­da­tion afin no­tam­ment d’ai­der fi­nan­ciè­re­ment les spor­tifs qui, comme moi, ont été gra­ve­ment bles­sés. »

Dans les bu­reaux de son as­so­cia­tion, elle a en­tre­po­sé les nom­breux tro­phées gla­nés tout au long de sa car­rière. « On me dit que je suis de­ve­nue une source de mo­ti­va­tion, j’en suis fière, se fé­li­cite-t-elle. J’ai mû­ri, cet ac­ci­dent m’a aus­si ren­due plus forte. Et sur­tout, de­puis, je crois au des­tin, je sais que tout ce qui nous ar­rive dans la vie est écrit… » Na­ta­sa vient en tout cas de re­prendre le cours de la sienne. Avec brio.

(FFBB.)

Vic­time d’un ac­ci­dent de bus en sep­tembre 2013, Na­ta­sa Ko­va­ce­vic re­joue au basket grâce à une pro­thèse.

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