Yas­sin Sal­hi, l’énigme ter­ro­riste

En se pen­dant dans sa cel­lule, lun­di soir, le li­vreur qui avait dé­ca­pi­té son em­ployeur et at­ta­qué un site ga­zier dans l’Isère, en juin der­nier, a em­por­té ses se­crets. Les en­quê­teurs pen­chaient pour un acte ji­ha­diste.

Le Parisien (Paris) - - TERRORISME - Yas­sin Sal­hi, pour ex­pli­quer son crime THI­BAULT RAISSE (AVEC TI­MO­THÉE BOU­TRY ET PAS­CALE ÉGRÉ)

« JE NE ME SOU­VIENS pas de mon iden­ti­té car j’ai pris un coup der­rière la tête. » Lorsque les po­li­ciers lyon­nais en­tendent Yas­sin Sal­hi s’ex­pri­mer pour la pre­mière fois en garde à vue, ils se heurtent à un mys­tère. Six mois plus tard, les rai­sons qui ont pous­sé ce li­vreur de 35 ans à dé­ca­pi­ter son pa­tron aux abords de l’usine de gaz in­dus­triels Air Pro­ducts, à Saint-Quen­tin-Fal­la­vier (Isère), dans une mise en scène ins­pi­rée de celles de Daech, res­tent in­cer­taines. En se sui­ci­dant, lun­di soir, par pen­dai­son dans sa cel­lule de Fleu­ry-Mé­ro­gis, le ma­ri et père de trois en­fants a mis fin aux pour­suites qui le vi­saient, mais pas à l’énigme qui en­toure en­core son geste ma­cabre. Coup de fo­lie ? Re­vanche ? L’ombre d’un com­man­di­taire pré­su­mé en Syrie a conduit les en­quê­teurs sur une troi­sième voie : celle d’un au­then­tique acte de ter­ro­risme is­la­miste.

Pen­dant ses pre­mières heures d’au­di­tion, Sal­hi joue les amné­siques par­faits. Il faut at­tendre la troi­sième au­di­tion pour que la mé­moire lui re­vienne. Il dé­crit alors des conflits à ré­pé­ti­tion avec son em­ployeur. « Il me fai­sait tout le temps des cri­tiques, il me met­tait la pres­sion, ça me fai­sait pé­ter un câble. » Ce mo­bile ne tient pas face aux té­moi­gnages des autres sa­la­riés, par­lant d’un pa­tron « gé­nial », par­fois « exi­geant », mais « com­pré­hen­sif ». L’un d’eux se rap­pelle néan­moins d’un conflit entre les deux hommes, deux jours avant l’at­ten­tat. « Yas­sin Sal­hi a ren­ver­sé une pa­lette de 2 m de hau­teur rem­plie d’écrans, et je sais que M. Cor­na­ra était éner­vé à cause du pré­ju­dice fi­nan­cier. »

Faut-il y voir le mo­bile dé­clen­cheur de sa fo­lie meur­trière ? Le sus­pect, qui n’a pas évo­qué spon­ta­né­ment cet épi­sode aux po­li­ciers, as­sure que, « fran­che­ment, ça a joué ». Puis nuance : « C’est tout un che­mi­ne­ment en fait, c’était une se­maine char­gée d’émo­tions. » En cause cette fois, des dis­putes avec sa femme qui ont abou­ti, la veille du drame, à un tex­to de rup­ture en­voyé par l’épouse. « Tout s’est ac­cu­mu­lé avec ce mes­sage », ana­lyse-t-il.

Ces re­vi­re­ments en sé­rie laissent les po­li­ciers du­bi­ta­tifs. Ces anec­dotes ne collent pas avec le mode opé­ra­toire ins­pi­ré de la pro­pa­gande du groupe Etat is­la­mique : dé­ca­pi­ta­tion, sel­fie ma­cabre et dra­peaux de la cha­ha­da (la pro­fes­sion de foi is­la­mique) en­tou­rant la tête du sup­pli­cié ac­cro­chée au grillage de l’usine ce 26 juin. Entre 2004 et mai 2014, Sal­hi avait été re­pé­ré par les ser­vices de ren­sei­gne­ments comme proche de la mou­vance ra­di­cale. Face aux en­quê­teurs, il re­jette for­mel­le­ment toute ac­coin­tance ji­ha­diste. Le sel­fie ? « C’est juste pour mar­quer le coup. » Le cri « Al­la­hou ak­bar » dé­crit par les té­moins alors qu’il ve­nait de pro­vo- quer une explosion en lan­çant son uti­li­taire sur des bou­teilles de gaz en­tre­po­sées ? « Je peux pas dire. » Les dra­peaux ? « C’était pour cho­quer », élude-t-il.

C’est pour­tant Sal­hi lui-même qui va mettre les po­li­ciers sur la piste d’un com­man­di­taire de l’EI. Il ex­plique avoir en­voyé via une ap­pli­ca­tion mo­bile le sel­fie san­glant à un cer­tain « Youn », un « pote » de Be­san­çon, per­du de vue, qui l’a re­con­tac­té un mois plus tôt. Les ser­vices font le lien avec Younes-Sé­bas­tien V., une fi­gure de la né­bu­leuse is­la­miste lo­cale par­tie gros­sir les rangs de Daech à Ra­q­qa en no­vembre 2014. Bonne pioche : un de ses proches ré­si­dant en Haute-Saône dé­voile aux en­quê­teurs une sé­rie de tex­tos en­voyés par le ji­ha­diste après le drame. « Je connais très bien Yas­sin Sal­hi, c’est un très bon ami à moi, et je suis une des causes pour les­quelles il a fait ça, et, oui, il m’a en­voyé deux pho­tos de son pa­tron dé­ca­pi­té », écrit « Youn », ajou­tant at­tendre le feu vert du « ser­vice mé­dia­tique » de l’EI pour les dif­fu­ser.

Face à cette confes­sion en forme de re­ven­di­ca­tion, Sal­hi reste de marbre, et ba­laye toute im­pli­ca­tion de son vieil ami comme de Daech. Son au­di­tion re­cèle pour­tant d’autres in­dices d’une at­taque té­lé­gui­dée. « Il y avait des choses que je de­vais faire et que je n’ai pas faites, et d’autres que je ne de­vais pas faire et que j’ai faites », lance-t-il, avant de se re­prendre, confus, et d’évo­quer des scé­na­rios de « films dans [sa] tête ». Reste une der­nière contra­dic­tion : pour­quoi avoir ten­té une at­taque ka­mi­kaze de l’usine s’il ne s’agis­sait, en réa­li­té, que de tuer son pa­tron ? « Mon but, après ce que j’ai fait, c’était de mou­rir, car il faut être cos­taud pour vivre avec ça. » Ap­pa­rem­ment.

« C’était une se­maine char­gée d’émo­tions »

Her­vé Cor­na­ra a été as­sas­si­né par son em­ployé le 26 juin 2015.

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