« J’ai vu, face à moi,

Les col­lègues du doc­teur Jean-Louis Me­gnien, qui s’est sui­ci­dé à l’hô­pi­tal Pom­pi­dou, es­timent qu’il a été vic­time de mal­trai­tance et dé­noncent un uni­vers im­pi­toyable.

Le Parisien (Paris) - - LE FAIT DU JOUR - CLAU­DINE PROUST

APRÈS LE CHOC, LA CO­LÈRE. Huit jours après la mort de JeanLouis Me­gnien, pro­fes­seur de car­dio­lo­gie, qui s’est sui­ci­dé par dé­fe­nes­tra­tion dans la cour de l’Hô­pi­tal eu­ro­péen Georges-Pom­pi­dou (HEGP) à Pa­ris (XVe), dans l’après­mi­di du jeu­di 17 dé­cembre, les langues se dé­lient.

La di­rec­tion gé­né­rale de l’As­sis­tance pu­blique-Hô­pi­taux de Pa­ris (AP-HP) vient d’an­non­cer la créa­tion d’une « com­mis­sion ex­té­rieure », char­gée à par­tir du mois de jan­vier de mettre à plat « les su­jets conflic­tuels dans l’éta­blis­se­ment ». Un eu­phé­misme, à écou­ter ceux, par­mi les confrères du doc­teur Me­gnien, qui se livrent, ra­con­tant, le coeur lourd, un hô­pi­tal qui ne brille pas que par ses prouesses mé­di­cales. Sous les ver­rières de ce na­vire ami­ral, der­nier-né des 39 éta­blis­se­ments de l’AP-HP, des « af­faires » aux ac­cents de rè­gle­ments de comptes émergent ré­gu­liè­re­ment de­puis deux ans. L’at­mo­sphère est pois­seuse, l’am­biance de tra­vail re­lève de l’uni­vers im­pi­toyable. « Avec la mort de Jean-Louis, ce­la a pris une tour­nure dra­ma­tique. On ne pour­ra pas conti­nuer à faire tour­ner cet hô­pi­tal coûte que coûte, à re­fer­mer le cou­vercle de la co­cot­te­mi­nute et à pas­ser à autre chose si l’on n’en tire pas les consé­quences. Le dos­sier de cet hô­pi­tal est ac­ca­blant », s’em­porte, bou­le­ver­sé, l’un des confrères du doc­teur Me­gnien.

nLes « pu­ni­tions » de l’hô­pi­tal Pom­pi­dou

Comme plu­sieurs autres, il ac­cepte de té­moi­gner mais tient, comme eux, à ce que son nom n’ap­pa­raisse pas. On peine à l’en­tendre s’agis­sant de mé­de­cins éta­blis, de « pontes » qui ont aus­si rang de pro­fes­seurs, rom­pus à ba­tailler contre la mort : mais à ruer dans les bran- cards, à l’hô­pi­tal Georges-Pom­pi­dou, ex­pliquent-ils, on s’ex­pose… à « être pu­ni ». En clair, à comp­ter dans les rangs de ceux qui sont « contre », pour peu qu’ils cri­tiquent la co­ges­tion de la di­rec­tion de l’éta­blis­se­ment avec cer­tains mé­de­cins, dans ce que l’un des té­moins qua­li­fie car­ré­ment de « ca­bi­net se­cret ». « En gros, c’est adhé­sion ou éjec­tion », ré­sume ce spé­cia­liste. Pu­ni­tion si­gni­fie ne plus être en grâce, mais aus­si pri­va­tion de moyens (se­cré­ta­riat, bu­reau, lits…), chi­canes, voire être dou­blé par un autre le jour où l’on es­père suc­cé­der à son chef de ser­vice. « Les suc­ces­sions doivent en prin­cipe se faire par ap­pel d’offres, mais ils sont ré­gu­liè­re­ment pi­pés », confie un mé­de­cin, avouant au pas­sage avoir re­non­cé de longue date à échan­ger avec ses col­lègues par mails pro­fes­sion­nels « par crainte de pi­ra­tage des boîtes aux lettres ».

n « Tout a été fait pour le dé­truire »

Dans ce dé­cor — où nul ne sait ex­pli­quer pour­quoi les ego pro­fes­sion­nels s’af­fron­te­raient da­van­tage ici que dans un autre hô­pi­tal —, le ma­na­ge­ment, « cou­vert par la di­rec­tion de l’AP-HP », porte une lourde res­pon­sa­bi­li­té, es­timent ceux qui ont cô­toyé Jean-Louis Me­gnien au plus près de­puis un an et de­mi. « Ima­gi­nez que le len­de­main de son sui­cide, la di­rec­tion par­lait de décès ac­ci­den­tel ! » s’in­digne l’un d’eux qui af­firme : « Tout a été fait pour le dé­truire. » « Ils ne pou­vaient pas igno­rer com­ment ce­la fi­ni­rait : ils ont été plus qu’in­for­més du risque », ren­ché­rit un autre, tan­dis qu’un troi­sième mar­tèle : « Ma­rié, père de cinq en­fants, Jean-Louis Me­gnien n’avait pas de pro­blèmes per­son­nels, n’était pas dé­pres­sif et des coups, pour être de­ve­nus pro­fes­seur de mé­de­cine, croyez bien qu’il en avait dé­jà re­çu. Mais là, c’était trop. »

n « Il ne pou­vait pas en­trer dans son bu­reau, le ver­rou avait été chan­gé »

La di­rec­tion de l’AP-HP et le pro­fes­seur Loïc Ca­pron, pré­sident de la com­mis­sion mé­di­cale d’éta­blis­se­ment, qui af­firment pour­tant dans leurs cour­riers, ren­dus pu­blics à la veille de Noël, « n’être pas res­tés in­ac­tifs » pour ré­pondre à la souf­france pro­fes­sion­nelle du car­dio­logue, ne les convain­cront pas. « Du mo­ment où il est tom­bé en dis­grâce dans le ser­vice dont il avait été l’ad­joint, il fal­lait l’en évin­cer. Il s’est trou­vé pro­gres­si­ve­ment iso­lé. » Il a été prié de quit­ter le sep­tième étage — d’où il a fi­ni par se je­ter — où il avait un bu­reau, ses consul­ta­tions, ac­cès à l’hô­pi­tal de jour, puis de faire avec « un bout de se­cré­ta­riat seule­ment » et de « trou­ver une porte de sor­tie… Mais sor­tir de quoi, se de­man­dait-il. Il n’a été ni en­ten­du ni écou­té ». « Quand il a été ar­rê­té, j’étais sou­la­gé. Je me suis dit : il est sor­ti d’af­faire », confie l’un de ses « amis », des san­glots dans la voix. « Le lun­di 14 dé­cembre au ma­tin quand il est re­ve­nu après de longs mois d’ar­rêt ma­la­die, c’était la pa­nique. J’ai vu face à moi un homme bri­sé, se sou­vient un confrère. Il ne pou­vait pas en­trer dans son bu­reau : le ver­rou avait été chan­gé. Après neuf mois, tout re­com­men­çait donc exac­te­ment comme avant, avec l’omer­ta du 7e étage… alors qu’il de­vait ré­ac­ti­ver ses consul­ta­tions. » Le sou­tien de ses proches n’y a pas suf­fi. Le jeu­di après-mi­di, Jean-Louis Me­gnien pré­fé­rait en fi­nir.

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