« Les voyous du temps ja­dis sont de­ve­nus des fi­gures du folk­lore »

Le Parisien (Paris) - - ILE-DE-FRANCE - Pro­pos recueillis par ERIC LE MI­TOUARD

DO­MI­NIQUE KHA­LI­FA,

COM­MENT UN PRO­FES­SEUR à la Sor­bonne, membre de l’ins­ti­tut uni­ver­si­taire de France peut-il se pas­sion­ner pour les crimes à Pa­ris ? Do­mi­nique Kha­li­fa, 56 ans, vient en ef­fet de pu­blier chez Pa­ri­gramme, avec Jean-Claude Far­cy his­to­rien de la jus­tice et cher­cheur au CNRS, « l’At­las du crime à Pa­ris, du moyen âge à nos jours » (39 €). L’oc­ca­sion, dans ces 205 pages, de ra­con­ter des his­toires spec­ta­cu­laires qui ont fait les Unes des jour­naux. Com­ment pou­vez-vous tra­cer l’évo­lu­tion de la cri­mi­na­li­té pa­ri­sienne du Moyen Âge à nos jours ? DO­MI­NIQUE KHA­LI­FA. Ce n’est qu’à par­tir du Moyen Âge que nous pou­vons com­men­cer cet his­to­rique. La do­cu­men­ta­tion per­met de faire un tra­vail ri­gou­reux. Il reste ce­pen­dant dif­fi­cile de me­su­rer l’évo­lu­tion du crime parce que notre sen­si­bi­li­té aux dé­lits n’est pas la même se­lon les époques. L’avor­te­ment était ré­pri­mé et ne l’est plus de­puis la loi Veil. L’usage de drogue n’était pas cri­mi­na­li­sé avant 1916. En­fin, au­jourd’hui il suf­fit qu’il y ait une al­ter­ca­tion ver­bale pour pas­ser au com­mis­sa­riat. Au XIXe siècle c’était in­ima­gi­nable. Seuls les ho­mi­cides peuvent être me­su­rés avec constance de­puis le XVIIIe siècle. Vous dites qu’aux yeux du monde au XIXe siècle, Pa­ris était mar­qué par l’in­sé­cu­ri­té. Au XIXe, on voit en ef­fet sur­gir l’in­sé­cu­ri­té au sens mo­derne du terme. Il est sur­tout ex­ploi­té par les jour­naux avec la nais­sance de la presse po­pu­laire. A par­tir de 1900, les po­li­tiques construisent éga­le­ment un dis­cours propre sur ce thème. Ce­la cor­res­pond ce­pen­dant à une réa­li­té ? Aux XVIIIe et XIXe siècles, les gens avaient ex­trê­me­ment peur d’être at­ta­qués la nuit dans la rue. L’idée d’at­taques noc­turnes par les groupes d’Apaches ou de voyous à la sor­tie du théâtre qui vous dé­pouillent est réel­le­ment pré­sente. Au­jourd’hui, seuls les tou­ristes chi­nois sont com­plè­te­ment ob­sé­dés par cette idée. Y a-t-il une spé­ci­fi­ci­té pa­ri­sienne des crimes ? Pa­ris s’ins­crit dans les ten­dances des villes oc­ci­den­tales. Il y a des vagues de cri­mi­na­li­té anar­chique à la fin du XIXe. Il y a eu la pé­riode des bra­quages en au­to­mo­bile dans les an­nées 1920 à 1940. Le tra­fic de drogue de­vient le coeur de la cri­mi­na­li­té de­puis une tren­taine d’an­nées. Au­jourd’hui, la pe­tite dé­lin­quance du quo­ti­dien, dans le mé­tro et sur cer­taines lignes de RER, est une réa­li­té su­bie gra­ve­ment par les Pa­ri­siens. Quelques poches d’in­sé­cu­ri­té existent aus­si entre les portes de Clichy et de la Cha­pelle, avec des zones de pros­ti­tu­tion africaine et al­ba­naise. En­fin le cam­brio­lage est de­ve­nu une vé­ri­table an­goisse à Pa­ris. Nous sommes pas­sés de la vio­lence phy­sique au viol de la vie pri­vée. Dans l’his­toire, il faut en­core no­ter des pics de pa­niques : l’af­faire Guy Georges, le tueur et vio­leur de l’est pa­ri­sien a ef­frayé les jeunes femmes. Ce sont des phé­no­mènes de forte in­ten­si­té mais de faible du­rée. Les mar­lous pa­ri­siens, les Corses de Pi­galle… Vous sem­blez ex­pri­mer une nos­tal­gie du bon vieux temps du crime ? En ef­fet, notre so­cié­té a fa­bri­qué, comme des fi­gures folk­lo­riques, ces voyous du temps ja­dis. On les a in­té­grés avec bien­veillance pour les Apaches de la Belle Epoque ou les voyous de l’entre-deux-guerres avec la cas­quette, le fou­lard et la ja­va… Ce­la pro­cède de la mode ré­tro et aus­si d’un ra­cisme non dit. C’était des braves truands bien de chez nous… Au­jourd’hui la carte de la cri­mi­na­li­té s’étend et sort de Pa­ris ? L’île de la Ci­té a été l’époque des mys­tères de Pa­ris et de la cour des miracles. La zone des for­ti­fi­ca­tions a dé­frayé la chro­nique des an­nées 1930. Puis la géo­gra­phie de la pau­vre­té et de la pré­ca­ri­té s’est clai­re­ment dé­pla­cée vers les ci­tés de ban­lieue. Ré­sul­tat, Pa­ris est ob­jec­ti­ve­ment beau­coup moins dan­ge­reuse qu’au­tre­fois…

M.) E.L. LP/ (

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