« Notre ami­tié est née dans le sang »

Ra­mi l’Is­raé­lien et Bas­sam le Pa­les­ti­nien ont cha­cun per­du une fille dans le conflit qui dé­chire leur terre. Ils sont au­jourd’hui comme des « frères ».

Le Parisien (Paris) - - POLITIQUE - Jérusalem (Is­raël) De notre cor­res­pon­dante LÉ­NA PA­PA­ZIAN

QUAND ON L’IN­TER­ROGE sur les vio­lences qui ont tué 19 Is­raé­liens et 135 Pa­les­ti­niens — dont deux hier —, de­puis le 1er oc­tobre, Bas­sam Ara­min ré­pond sans hé­si­ter : « Rien de bon ne sor­ti­ra de cette nou­velle vague de sang, si ce n’est tou­jours plus de morts. » A 47 ans, ce Pa­les­ti­nien au sou­rire triste parle d’ex­pé­rience. En 2007, Bas­sam a per­du une fille dans le conflit. Elle s’ap­pe­lait Abir et elle avait 10 ans quand elle a été tuée à la sor­tie de son école de Jérusalem-Est, d’une balle per­due en ca­ou­tchouc ti­rée par un po­li­cier is­raé­lien.

« Ce que je vou­drais au­jourd’hui, pour­suit Bas­sam, c’est qu’Is­raé­liens et Pa­les­ti­niens luttent en­semble contre l’oc­cu­pa­tion is­raé­lienne de la Cis­jor­da­nie, et contre la haine et la vio­lence. Mais ce n’est pas ga­gné. Voir la bru­ta­li­té dans l’autre camp, c’est fa­cile ; re­gar­der la sienne en face, ça l’est beau­coup moins. » Il parle là en­core en connais­sance de cause : dans sa jeunesse, Bas­sam a fait sept ans de pri­son pour avoir lan­cé une gre­nade sur des Is­raé­liens.

S’il a osé faire le dou­lou­reux tra­vail de re­mise en cause, c’est grâce à un homme : Ra­mi El­ha­nan, son ami, son « frère ». Ra­mi est un cha­leu­reux Is­raé­lien de 65 ans, dont les yeux clairs semblent tou­jours rieurs. Pour- tant, lui aus­si a per­du une fille, en 1997. A 14 ans, Sma­dar se pro­me­nait avec ses co­pines dans une rue com­mer­çante de Jérusalem quand un Pa­les­ti­nien s’est fait ex­plo­ser.

Les deux hommes se sont rap­pro­chés grâce à une as­so­cia­tion unique en son genre : le Cercle des pa­rents- Fo­rum des fa­milles*. Elle existe de­puis 1995 et réunit, plu­sieurs fois par an, une tren­taine de per­sonnes des deux camps, toutes en­deuillées, pour échan­ger sur la souf­france de la perte. « Notre ami­tié est née dans le sang, ra­conte Ra­mi en re­gar­dant son ami pa­les­ti­nien. On n’a pas be­soin de mots. » Quand il est en­tré au Fo­rum, ce juif is­raé­lien a ren­con­tré des Pa­les­ti­niens pour la pre­mière fois, un peuple dont il igno­rait tout. « Mes com­pa­triotes ne veulent pas voir que, pour un mort is­raé­lien, il y en a sou­vent dix pa­les­ti­niens », dé­plore-til. De son cô­té, Bas­sam se sou­vient de réunions du Fo­rum où des mères pa­les­ti­niennes re­fu­saient de voir la dou­leur dans l’autre camp. « Dé­cou­vrir la no­blesse de son en­ne­mi peut être un dé­sastre, avance-t-il, car, alors, on ne peut plus le com­battre. »

En tant que pa­rents en­deuillés, Ra­mi et Bas­sam ont conscience de jouir d’une sorte d’« au­to­ri­té mo­rale » dans leurs com­mu­nau­tés res­pec­tives. La perte d’un en­fant sus­cite un tel res­pect que per­sonne ne pen­se­rait à les ac­cu­ser de traî­trise. Dans ce conflit in­so­luble, ils res­tent néan­moins des ex­cep­tions, et beau­coup les prennent en­core pour des fous. * Un livre fran­çais est pa­ru sur cette as­so­cia­tion, ré­cit de deux mères en­deuillées : « Nos larmes ont la même cou­leur » (Cherche-Mi­di).

(LP/ Mé­li­née Le Priol.)

Jérusalem (Is­raël), sa­me­di. Ra­mi El­ha­nan, l’Is­raé­lien (à gauche), et Bas­sam Ara­min, le Pa­les­ti­nien, amis dans ce pays ra­va­gé par la haine.

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