« Je ne veux plus être l’otage de per­sonne »

Pour la pre­mière fois de­puis sa libération il y a deux ans, Thier­ry Dol, l’un des ex-otages d’Ar­lit au Ni­ger, parle. Il an­nonce son in­ten­tion de por­ter plainte pour connaître les condi­tions de son en­lè­ve­ment et de sa libération.

Le Parisien (Paris) - - FAITS DIVERS - Pro­pos recueillis par THI­BAULT RAISSE

SA SIL­HOUETTE géante ap­pa­rue sur le tar­mac de Villa­cou­blay, le 30 oc­tobre 2013, a mar­qué les es­prits. Thier­ry Dol, 34 ans, n’avait ja­mais res­sen­ti le be­soin de s’ex­pri­mer dans les mé­dias sur ses 1 139 jours aux mains d’Aq­mi. Deux ans après sa libération et celle des trois autres otages en­le­vés le 16 sep­tembre 2010 sur le site mi­nier d’Are­va à Ar­lit (Ni­ger), le Mar­ti­ni­quais a dé­ci­dé de par­ler. Et d’agir. Par l’in­ter­mé­diaire de son avo­cat, Me Alex Ur­su­let, l’in­gé­nieur an­nonce le dé­pôt de deux plaintes pour « mise en dan­ger de la vie d’au­trui » et « non-as­sis­tance à per­sonne en dan­ger » vi­sant Are­va et l’Etat fran­çais. Une pro­cé­dure qui vient com­plé­ter l’en­quête an­ti­ter­ro­riste tou­jours en cours, et dont il es­père qu’elle fe­ra en­fin toute la lu­mière sur les me­sures de sécurité prises par l’en­tre­prise, et les condi­tions tou­jours mé­con­nues de leur libération. Un té­moi­gnage fort et pu­dique d’un homme qui peine à se re­cons­truire. Com­ment vous êtes-vous re­trou­vé à Ar­lit ? THIER­RY DOL. J’ai été em­bau­ché par Vin­ci en 2005 après mes études d’in­gé­nieur. J’avais en­vie de m’ex­pa­trier et, en 2008, cette op­por­tu­ni­té s’est pré­sen­tée. La sécurité, as­su­rée par une so­cié­té pri­vée, s’est ren­for­cée pro­gres­si­ve­ment à cause des com­bats qui op­po­saient la ré­bel­lion toua­reg au pou­voir ni­gé­rien. Mais la mort de l’otage Mi­chel Ger­ma­neau, en juillet 2010, et les frappes aé­riennes fran­çaises qui ont sui­vi ont peu à peu aug­men­té les risques qui pe­saient sur nous. Are­va a-t-il ren­for­cé la sécurité des em­ployés ? Une note de l’en­tre­prise, re­çue à l’été 2010, nous in­ci­tait à da­van­tage de pru­dence, preuve que la so­cié­té n’igno­rait pas ces risques. Mais le do­cu­ment se conten­tait de pro­di­guer des conseils, comme le fait de mo­di­fier nos tra­jets. Cette crainte pour notre sécurité m’a en par­tie pous­sé a de­man­dé ma mu­ta­tion, que j’ai ob­te­nue en août, soit un mois avant l’en­lè­ve­ment. Je de­vais en­core res­ter le temps de la for­ma­tion de mon suc­ces­seur. Les der­niers jours, la me­nace était telle que j’étais per­sua­dé qu’Are­va al­lait nous éva­cuer. Au mo­ment de notre en­lè­ve­ment, des in­ves­tis­seurs chi­nois étaient pré­sents. Leur sécurité a-t-elle pri­mé sur la nôtre ? Je veux que toute la lu­mière soit faite. Com­ment avez-vous vé­cu ces trois an­nées de cap­ti­vi­té ? Des mi­li­taires fran­çais ont com­pa­ré les lieux à la pla­nète Mars. Nous étions la plu­part du temps at­ta­chés, les yeux ban­dés, vi­vant et dor­mant à même le sol. Ils nous trai­taient com- me des es­claves, nous as­si­gnaient des cor­vées. Le plus dur pour moi était d’ac­cep­ter cet état de sou­mis­sion. Nous avons su­bi les me­naces, les tor­tures, les si­mu­lacres d’exé­cu­tion, où les geô­liers tirent juste au­des­sus de votre tête. Nous avions droit à deux litres d’une eau ma­cu­lée de ga­zole par jour sous 60 °C. La jour­née, nous étions as­sis de­hors sous des arbres aux branches dé­char­nées. Nous cher­chions le moindre cen­ti­mètre d’ombre en fonc­tion des mou­ve­ments du so­leil pour ne pas mou­rir déshy­dra­tés. Vous avez dé­ve­lop­pé des ca­pa­ci­tés de mé­moire in­croyables… Pour sup­por­ter le quo­ti­dien, j’ai aban­don­né tout es­poir ra­pi­de­ment, re­fu­sant de pen­ser au pas­sé, au fu­tur, à mes proches. Le seul moyen de ne pas som­brer, c’était de res­ter concen­tré sur l’ins­tant pré­sent. J’avais dé­jà des ca­pa­ci­tés d’hy­per­mné­sie, mais elles se sont dé­ve­lop­pées. Dans les mois sui­vant ma libération, j’étais en­core ca­pable de dé­crire en dé­tail ce qui s’était pas­sé le 456e ou le 732e jour. Chaque voix, chaque bruit, chaque mou­ve­ment que je per­ce­vais était un évé­ne­ment qui ac­ca­pa­rait toute mon at­ten­tion. Vous avez ten­té de vous éva­der en com­pa­gnie de Da­niel Lar­ribe en fé­vrier 2012… Il fal­lait mettre un terme à ce cau­che­mar. Je me di­sais : « Au bout, il y au­ra li­ber­té ou la mort, mais l’es­sen­tiel, c’est que cette si­tua­tion s’ar­rête. » Pen­dant deux mois, nous avons sto­cké des restes de nour­ri­ture dans des vê­te­ments. Nous avons aus­si lais­sé des in­dices pour faire croire à un dé­part dans une di­rec­tion, alors que nous en al­lions en prendre une autre. Nous avons mar­ché de nuit 30 km pen­dant deux jours, jus­qu’à ren­con­trer un cha­me­lier, dont le fils nous a dé­non­cés. A par­tir de cet ins­tant et jus­qu’à la fin, Da­niel et moi sommes pas­sés du sta­tut d’es­clave à ce­lui d’ani­mal. Que sa­vez-vous des condi­tions de votre libération ? Le ma­tin de la libération, les geô­liers nous ont of­fert le ca­fé, avant d’an­non­cer que nous al­lions re­voir nos fa­milles. Nous n’avons pas eu le temps de réa­li­ser. Et puis il y a eu les of­fi­ciels, le pré­sident, les hon­neurs. Sur le tar­mac de Villa­cou­blay, on me voit sou­rire, mais je me di­sais qu’ils avaient beau jeu de nous mettre en scène après nous avoir aban­don­nés. Je n’ima­gi­nais pas ce qui avait été fait pour nous. Au­jourd’hui, j’ignore en­core s’il y a eu ran­çon, si oui com­bien, les in­ter­mé­diaires éven­tuels, les autres contre­par­ties… J’ai be­soin de sa­voir. C’est l’un des ob­jec­tifs de la pro­cé­dure que j’in­tente au­jourd’hui. Que s’est-il pas­sé de­puis ? Il faut ré­ap­prendre à vivre. S’ou­vrir à nou­veau aux émo­tions. J’y tra­vaille, mais je conserve au­jourd’hui en­core une cer­taine froi­deur. Je me bats éga­le­ment tou­jours pour mon in­dem­ni­sa­tion. Le fonds de ga­ran­tie m’a pro­po­sé 26 € par jour de dé­ten­tion. Les otages de Jo­lo, en­le­vés pen­dant trois mois en 2000, ont ob­te­nu une dé­ci­sion de jus­tice leur oc­troyant une somme net­te­ment su­pé­rieure. Avons-nous moins souf­fert qu’eux ? C’est in­dé­cent, après ce que nous avons vé­cu, de de­voir en­trer dans des dis­cus­sions de mar­chands de ta­pis. Je ne veux plus être l’otage de per­sonne. J’ai tout per­du. Je veux juste avoir le droit de me re­cons­truire.

« Les der­niers jours, la me­nace était telle que j’étais per­sua­dé qu’Are­va

al­lait nous éva­cuer » « C’est in­dé­cent, après ce que nous avons vé­cu, de de­voir en­trer dans des dis­cus­sions

de mar­chands de ta­pis »

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