Ce qui s’est vrai­ment pas­sé à Ajac­cio

Après l’agres­sion des forces de l’ordre puis les ma­ni­fes­ta­tions ra­cistes du week-end, les nou­veaux élus na­tio­na­listes ont fer­me­ment pris po­si­tion hier contre la xé­no­pho­bie et ont ap­pe­lé au calme.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - Ajac­cio De notre cor­res­pon­dante et de nos en­voyés spé­ciaux MA­RION GAL­LAND ET ÉRIC PEL­LE­TIER

« ICI, ON EST CHEZ NOUS ! » De­puis Noël, à Ajac­cio, le slo­gan est à la mode. Jus­qu’à la nau­sée… Ap­pa­rem­ment ini­tié par une di­zaine de jeunes en ca­puche qui ont bles­sé des pom­piers et des po­li­ciers le 24 dé­cembre au soir, il est re­pris le len­de­main par des groupes ve­nus, par­fois en famille, en dé­coudre et ré­cla­mer pour cer­tains une « ra­ton­nade ». Comme sou­vent en Corse, la sym­bo­lique joue un rôle presque aus­si im­por­tant que les faits. A l’évi­dence, l’agres­sion ini­tiale re­lève d’une vio­lence ur­baine, trop ré­pan­due sur le conti­nent mais in­édite ici. Le lien avec l’is­la­misme sup­po­sé de cer­tains ha­bi­tants du quar­tier ap­pa­raît plus que té­nu. Pour­tant, le len­de­main, un ven­dre­di, jour de prière, un ke­bab et une salle de prière étaient mis à sac.

« La Corse tra­verse des phases de plus ou moins grande ten­sion en fonc­tion des ac­tua­li­tés lo­cale, na­tio­nale et in­ter­na­tio­nale », ob­serve le pré­fet de ré­gion Ch­ris­tophe Mir­mand, en fonc­tion de­puis deux ans et de­mi. Les at­ten­tats des mois de jan­vier et de no­vembre à Pa­ris sont pas­sés par là. Lo­gique de ter­ri­toire contre af­fi­chage eth­nique : « Ici, on est chez nous » dé­chaîne les ré­seaux so­ciaux, cham­boule les es­prits, pro­voque des ré­ac­tions po­li­tiques na­tio­nales. Et met à l’épreuve la nou­velle ma­jo­ri­té na­tio­na­liste tout juste sor­tie des urnes.

nLes élus na­tio­na­listes vont-ils sur­mon­ter l’épreuve ?

Une se­maine à peine après leur ar­ri­vée à la tête de la ré­gion, les élus na­tio­na­listes doivent faire face à leur pre­mière si­tua­tion de crise. In­dé­pen­dan­tistes et au­to­no­mistes, qui ont élar­gi leur socle élec­to­ral grâce à l’ar­rêt de la vio­lence clan­des­tine, vont de­voir ca­na­li­ser une par­tie de leur base qui n’a pas for­cé­ment aban­don­né le com­bat iden­ti­taire : dans la foule, lors des ma­ni­fes­ta­tions ayant sui­vi l’at­taque des pom­piers, de nom­breux militants de base étaient pré­sents. Gilles Si­meo­ni, pré­sident de l’exé­cu­tif, et JeanGuy Ta­la­mo­ni, pré­sident de l’As­sem­blée de Corse, sont peu sus­pects de com­plai­sance avec ces thèses. Ils se sont très vite et très fer­me­ment dé­mar­qués, dé­non­çant l’agres­sion ini­tiale des forces de l’ordre mais aus­si le sac­cage de la salle de prière. Les deux nou­veaux hommes forts de la ré­gion ont ren­con­tré hier les re­pré­sen­tants de la com­mu­nau­té mu­sul­mane, les as­su­rant de leur to­tal sou­tien. « Vous êtes corses au­tant que nous », a no­tam­ment lan­cé Jean-Guy Ta­la­mo­ni.

nPour­quoi une telle

émo­tion ?

Elle tient aux sym­boles. La cible tout d’abord. L’uni­forme bleu des pom­piers re­pré­sente une va­leur car­di­nale sur l’Ile de Beau­té. Chaque ha­bi­tant ou presque a dans son en­tou­rage un sol­dat du feu, in­dis­pen­sable dans une ré­gion ré­gu­liè­re­ment aux prises avec les in­cen­dies de fo­rêt. La re­li­gion en­suite. Pour au­tant, si l’at­taque s’est dé­rou­lée le soir de Noël aux Jar­dins-de-l’Em­pe­reur, elle est sur­ve­nue en marge d’une ma­ni­fes­ta­tion fes­tive, très an­crée dans la culture corse, et non d’un in­cen­die al­lu­mé vo­lon­tai­re­ment pour pro­vo­quer un gue­ta­pens. Le poids des sa­la­fistes ra­di­caux est à re­la­ti­vi­ser, se­lon les pou­voirs pu­blics. « Au­cun vé­ri­table in­dice de ra­di­ca­li­sa­tion n’a été dé­ce­lé » dans ce quar­tier, in­dique le pré­fet Ch­ris­tophe Mir­mand. La ru­meur de ma­ni­fes­ta­tions de joie col­lec­tive après les at­ten­tats du 13 no­vembre fait par­tie d’une lé­gende ur­baine, se­lon lui.

nLes Jar­dins-de-l’Em­pe­reur : quar­tier de non-droit ?

Tout est par­ti d’ici. Per­ché sur les hau­teurs de la ville, cet en­semble de dix-neuf bâ­ti­ments abrite 1 700 per­sonnes, dont 52 % se­raient is­sues de l’im­mi­gra­tion. En­viées lors de leur construc­tion dans les an­nées 1960, ces co­pro­prié­tés sont au­jourd’hui dé­gra­dées. Se­lon une ha­bi­tante, ce quar­tier « qui était un vil­lage dans la ville est, de­puis cinq ans, de­ve­nu in­vi­vable à cause d’une ving­taine de jeunes ». Les forces de po­lice y entrent mais en pre­nant des pré­cau- tions. En 2015, se­lon la pré­fec­ture, 27 opé­ra­tions po­li­cières y ont été me­nées, es­sen­tiel­le­ment pour du tra­fic de stu­pé­fiants.

nY a-t-il eu une ins­tru­men­ta­li­sa­tion ?

Si les ob­ser­va­teurs s’ac­cordent à dire que le ras­sem­ble­ment du 25 dé­cembre était un acte spon­ta­né de la po­pu­la­tion, le doute plane sur la pré­sence de cer­tains in­di­vi­dus. Dans la foule, des tee-shirts bar­rés des lettres « VNC » ont at­ti­ré l’at­ten­tion des au­to­ri­tés. VNC pour Vi­gi­lance na­tio­nale corse, un grou­pus­cule iden­ti­taire créé il y a quelques se­maines et proche de l’ex­trême droite.

(LP/Mat­thieu de Mar­ti­gnac.)

Ajac­cio (Corse-du-Sud), hier. Quatre jours après l’agres­sion des pom­piers et des po­li­ciers, les forces de l’ordre sont tou­jours pré­sentes dans le quar­tier des Jar­dins-de-l’Em­pe­reur.

(MaxPPP/Jean-Pierre Belzit.)

Ajac­cio, di­manche. Après les faits, des ma­ni­fes­ta­tions ont eu lieu du­rant trois jours dans le quar­tier.

(LP/Mat­thieu de Mar­ti­gnac.)

Ajac­cio, hier. Le sac­cage de cette salle de prière ven­dre­di a été una­ni­me­ment condam­né.

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