Men­songes sur or­don­nance

Après avoir condam­né une phar­ma­cienne pa­ri­sienne pour des mal­ver­sa­tions au dé­tri­ment de la Sécurité so­ciale, la jus­tice a dé­cou­vert qu’elle exer­çait sans di­plôme de­puis des an­nées. Ré­cit d’une su­per­che­rie.

Le Parisien (Paris) - - FAITS DIVERS - THI­BAULT RAISSE

SA ROU­BLAR­DISE pour­rait faire sou­rire si la san­té de cen­taines de pa­tients n’était pas en jeu. De­puis 2012, Ma­rie-Ch­ris­tiane Ho pro­di­guait trai­te­ments et conseils à ses clients de la phar­ma­cie de l’Orillon, dans le XIe ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris.

Ses af­faires au­raient pu suivre tran­quille­ment leur cours, mais en oc­tobre 2013, la PJ ouvre une en­quête pour es­cro­que­rie à l’As­su­rance ma­la­die. Une mal­ver­sa­tion qui en ca­chait une autre, plus in­so­lite, mais sur­tout plus dan­ge­reuse : au fil de leurs in­ves­ti­ga­tions, les en­quê­teurs dé­couvrent que celle qui se dit phar- ma­cienne de­puis 1998 et exer­çait de­puis au moins 2008… n’a ja­mais été ti­tu­laire du di­plôme. Une im­pos­ture ra­ris­sime, ob­jet d’une in­for­ma­tion ju­di­ciaire dis­tincte ou­verte en oc­tobre der­nier au pôle san­té du tri­bu­nal de Pa­ris.

C’est la Caisse pri­maire d’as­su­rance ma­la­die (CPAM) de Pa­ris qui, la pre­mière, re­marque les agis­se­ments dou­teux de la phar­ma­cienne. « Après un an d’ac­ti­vi­té, les rem­bour- se­ments ver­sés à son of­fi­cine sont ap­pa­rus hors norme, ra­conte un proche du dos­sier. A titre d’exemple, un groupe de quatre clients ré­gu­liers pré­sen­tait à lui seul 340 000 € de frais mé­di­caux en l’es­pace de quelques se­maines. » Les mé­thodes dé­ployées par la gé­rante s’avèrent par­ti­cu­liè­re­ment au­da­cieuses. Sa fa­vo­rite : ajou­ter d’un simple coup de sty­lo le nom d’un mé­di­ca­ment si pos­sible oné­reux sur l’or­don­nance d’un mé­de­cin qui ne l’avait, bien sûr, pas pres­crit.

Son cu­lot ne s’ar­rête pas là. Pour gon­fler les mon­tants de ses rem­bour­se­ments, Ma­rie-Ch­ris­tiane Ho ré­dige elle-même de fausses or­don­nances au nom de mé­de­cins bien réels. La der­ma­to­logue d’un cé­lèbre hô­pi­tal pa­ri­sien en fait les frais, voyant son nom ac­co­lé à une pres­crip­tion bi­don pour des mo­lé­cules contre le can­cer du pou­mon et l’hé­pa­tite C. « Elle se ser­vait de l’en­tête d’or­don­nances au­then­tiques pour fa­bri­quer des faux, pres­cri­vant elle-même des trai­te­ments lourds al­lant jus­qu’à 5 300 € la boîte », pour­suit cette source. Une di­zaine de mé­de­cins gé­né­ra­listes et spé­cia­listes sont vic­times de l’usur­pa­tion. Les CPAM des Hauts-de-Seine et de Seine-SaintDe­nis se joignent bien­tôt à la pro­cé­dure, le pré­ju­dice to­tal pour la Sé­cu at­tei­gnant le chiffre re­cord de 1,4 M€.

Pla­cée deux fois en garde à vue, Ma­rie-Ch­ris­tiane Ho ne flanche pas. Elle nie toute in­frac­tion, met­tant les pos­sibles « er­reurs » de pres­crip­tion sur le dos de ses pa­tients. Une ana­lyse gra­pho­lo­gique confirme pour­tant que les ra­jouts ma­nus­crits sont de sa main, tan­dis que des or­don­nances vierges sont dé­cou­vertes dans son lo­ge­ment de Boulogne-Billan­court, un ap­par­te­ment dont le loyer s’élève à 4 000 € men­suels. De­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel où elle com­pa­raît le 5 no­vembre der­nier, elle ba­laye à nou­veau tout re­proche. Face à sa dé­sin­vol­ture, et alors qu’elle conti­nue de ser­vir ses clients mal­gré une in­ter­dic­tion d’exer­cer, le tri­bu­nal la condamne le 10 dé­cembre à une pei- ne de trois ans de pri­son, dont la moi­tié avec sur­sis, as­sor­tie d’un man­dat de dé­pôt trans­for­mé en man­dat d’ar­rêt, compte te­nu de l’ab­sence de la pré­ve­nue au dé­li­bé­ré.

Mais cette es­cro­que­rie n’est que la par­tie émer­gée de l’ice­berg. Aler­tée des soup­çons qui pèsent sur l’of­fi­cine et sa gé­rante, l’au­to­ri­té ré­gio­nale de san­té (ARS) mène sa propre en­quête et dé­couvre l’im­pen­sable : Ma­rie-Ch­ris­tiane Ho n’a ja­mais été doc­teur en phar­ma­cie. « La co­pie de son di­plôme trans­mise à l’ordre des pharmaciens men­tion­nait qu’il avait été dé­li­vré en 1998par l’uni­ver­si­té Pa­ris-V. Mais la fa­cul­té n’a ja­mais en­ten­du par­ler d’elle. En réa­li­té, ce do­cu­ment était lui aus­si un faux, par­ti­cu­liè­re­ment ha­bile, car en tout point si­mi­laire à un di­plôme au­then­tique », re­lève un proche de l’af­faire.

La gra­vi­té des faits et les risques sa­ni­taires en­cou­rus sans le sa­voir par les clients de l’of­fi­cine en­traînent cette fois la dé­si­gna­tion d’un juge d’ins­truc­tion, et la mise en exa­men de la faus­saire pré­su­mée, no­tam­ment pour usur­pa­tion de titre, faux et usage de faux. « Le per­son­nage in­trigue : c’est une femme très sûre d’elle, char­meuse, ex­cen­trique, qui semble se dés­in­té­res­ser to­ta­le­ment de ce qu’on lui re­proche », s’étonne cette même source. Contac­té, son avo­cat n’a pas ré­pon­du à nos sol­li­ci­ta­tions. Ma­rie-Ch­ris­tiane Ho, elle, ne s’était tou­jours pas consti­tuée pri­son­nière en mi­lieu de se­maine der­nière, et res­tait donc re­cher­chée par les forces de l’ordre en vue de son in­car­cé­ra­tion.

« Un groupe de quatre clients ré­gu­liers pré­sen­tait à lui seul 340 000 € de frais mé­di­caux en quelques se­maines »

Un proche du dos­sier

« Son di­plôme men­tion­nait qu’il avait été dé­li­vré par l’uni­ver­si­té Pa­ris-V. Mais la fa­cul­té n’a ja­mais en­ten­du par­ler d’elle. Il était faux. »

Un proche de l’af­faire

(LP/Phi­lippe La­vieille.)

Pa­ris XIe, oc­tobre 2013. Le di­plôme de doc­teur en phar­ma­cie de Ma­rie-Ch­ris­tiane Ho (que nous avions ren­con­trée après son agres­sion) était faux.

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