« Le face-à-face du meilleur et du pire »

Le Parisien (Paris) - - LE FAIT DU JOUR - Pro­pos recueillis par CH.B.

FON­DA­TRICE d’un ca­bi­net de con­seil en lan­gage et ar­tiste, Jeanne Bor­deau par­court, col­lecte et dé­coupe la presse de­puis dix ans. Elle re­garde émer­ger les ten­dances et plon­ger les modes sty­lis­tiques pour en ti­rer, au bout de douze mois, une sélection de mille mots, à la fois ré­cit et mi­roir de l’époque, qu’elle trans­forme en ta­bleaux ar­tis­tiques faits de col­lages et de gouache. C’est sur la base de sa sélection que notre jour­nal a éta­bli son propre lexique (voir in­fo­gra­phie page 3). « Les Mille Mots » de Jeanne Bor­deau s’ex­po­se­ront, eux, du 22 au 24 jan­vier à la ga­le­rie Au Mé­di­cis (Pa­ris VIe). Quelle ex­pres­sion ré­sume le mieux 2015 ? JEANNE BOR­DEAU. « L’état d’ur­gence ». Il est à la fois po­li­tique et cli­ma­tique. On parle de dé­ca­pi­ta­tions, de bar­ba­rie, de car­nage, de cy­ber­ji­ha­disme et, avec la crise des mi­grants, d’exode, de fron­tières. Il y a des amal­games, des dis­cours de haine, une France bles­sée. Le terme « guerre », en re­vanche, est peu pré­sent, comme si on re­fu­sait d’y croire : quand il est em­ployé, c’est sou­vent avec un point d’in­ter­ro­ga­tion. Sur le plan du cli­mat do­minent la pol­lu­tion, la sé­che­resse, le car­bone. Et on n’ar­rête pas de par­ler de Mars, comme si on se cher­chait une autre pla­nète. Tout est-il noir dans le vo­ca­bu­laire ? Non, c’est le face-à-face du meilleur et du pire. Les évé­ne­ments dra­ma­tiques ont ré­ano­bli les ins­ti­tu­tions, les va­leurs, les hommages, la com­pas­sion. Il y a du po­si­tif dans la tran­si­tion nu­mé­rique. Le terme d’« ube­ri­sa­tion », en éco­no­mie, est une libération. On abuse des verbes en « re- », comme « ré­in­ven­ter », « re­dé­mar­rer », et en « dé- », comme « dé­ra­di­ca­li­ser », « dé­dia­bo­li­ser ». Un monde se dé­fait et se re­com­pose, en lais­sant l’im­pres­sion que rien n’est à sa place. Pour moi, le verbe de l’an­née est « ré­sis­ter ». Y a-t-il des mots nou­veaux ? J’en re­tien­drais deux : « air­po­ca­lypse », un terme an­glo-saxon qui dé­signe les pics de pol­lu­tion des grandes villes chi­noises, et « Alphabet », qui est le nou­veau nom de la hol­ding de Google. Ce n’est pas du tout ano­din : quand on pos­sède l’alphabet, on écrit le monde. C’est la base de la pen­sée. Quel mot sou­hai­tez-vous pour 2016 ? « Cou­rage ». C’est un beau mot. Dans le cou­rage, il y a du coeur et de la lu­ci­di­té. Après tant d’émo­tion, c’est un terme qui fait de la place à la rai­son.

#Bla­ckLi­vesMat­ter

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.