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Le Parisien (Paris) - - SOCIÉTÉ - Ber­nard Gran­ger, membre de la com­mis­sion mé­di­cale de l’AP-HP C.M.

lec­ture est gla­çante et ré­vèle, au fil des an­nées, le long pro­ces­sus d’iso­le­ment que le pro­fes­seur Jean-Louis Me­gnien a su­bi jus­qu’à son sui­cide. Un geste com­mis après un ar­rêt ma­la­die de neuf mois. Dans des cour­riels que nous nous sommes pro­cu­rés, la souf­france au tra­vail de ce brillant car­dio­logue est ma­ni­feste. Le 9 no­vembre 2013, il écrit ain­si à un proche : « Je connais la fa­çon dont ils vont m’af­fai­blir. » L’homme semble en ef­fet être « tom­bé en dis­grâce », pour re­prendre l’ex­pres­sion de cer­tains de ses confrères. A la grande sur­prise de beau­coup, il ne se­ra pas le nou­veau chef de ser­vice, un poste qu’il at­ten­dait. Une guerre de clans ex­plique-t-elle tout pour au­tant ? Le fait est qu’on ne lui parle plus, une consigne se­lon lui. « Dans ce sens, j’ai sui­vi l’un de tes conseils et ai pris RDV en mé­de­cine du tra­vail. Pas dans l’in­ten­tion de pro­cé­dure, mais une fa­çon d’ac­ter les choses, et de les da­ter », écrit-il, tou­jours en no­vembre 2013, soit plus de deux ans avant son sui­cide. Plus tard, il dé­clare avoir été in­sul­té à plu­sieurs re­prises par l’un de ses col­lègues. « Je sais que je suis tout seul contre vous […], mais ce n’est pas la peine que X m’agresse avec de nom­breuses in­sultes, trois fois cet après-mi­di de­vant l’équipe mé­di­cale, et les pa­tients. » En vain. Il est mis sur le bas-cô­té, le com­mu­nique et pro­teste : « D’ailleurs toute ab­sence de ré­ponse à mes mails, comme de par­tage d’in­for­ma­tion, ou de réunion de ser­vice est main­te­nant mon­naie cou­rante de­puis plu­sieurs se­maines. » En jan­vier 2014, il écrit à un col­lègue, en ma­jus­cule, comme pour ap­puyer sa dé­tresse : « JE CRAQUE. JE N’EN PEUX PLUS ! » Pour ar­ri­ver à cette conclu­sion tris­te­ment pré­mo­ni­toire, « mais que dois-je faire de­main ? M’oc­cu­per de mes pa­tients, contac­ter mon avo­cat ou me je­ter par la fe­nêtre ? ». Quelques se­maines plus tard, il est en ar­rêt ma­la­die. Dans nos co­lonnes, le 26 dé­cembre, Ber­nard Gran­ger, membre de la com­mis­sion mé­di­cale de l’As­sis­tance pu­blique-Hô­pi­taux de Pa­ris (dont dé­pend l’HEGP) l’at­tes­tait : « JeanLouis Me­gnien a été vic­time d’un com­por­te­ment mal­trai­tant de la part de cer­tains de ses pairs et de cer­tains membres de l’ad­mi­nis­tra­tion, si­non de har­cè­le­ment mo­ral. Des preuves, il y en a. Il a ap­pe­lé plu­sieurs fois au se­cours. » Et d’évo­quer un mail d’un confrère du pro­fes­seur Me­gnien adres­sé à Mar­tin Hirsch, le di­rec­teur gé­né­ral de l’AP-HP, en date du

« Il a ap­pe­lé plu­sieurs fois

au se­cours »

27 no­vembre 2014, par­lant de « risque sui­ci­daire » à son su­jet. Ce mail, c’est le doc­teur Ra­chid Zeg­di, spé­cia­li­sé en chi­rur­gie car­dio­vas­cu­laire à l’HEGP, qui l’a écrit. « Je re­vois Jean-Louis pleu­rant dans mes bras, il fal­lait vrai­ment faire quelque chose », pré­cise-t-il. En avril, le pro­fes­seur Me­gnien ap­prend qu’il doit quit­ter le 7e étage pour le 2e. Un dé­mé­na­ge­ment hu­mi­liant, comme une pu­ni­tion, un dé­clas­se­ment. « Un bu­reau pla­card », se­lon lui, « me cou­pant ain­si toute pos­si­bi­li­té d’être joint par mes pa­tients, et pour moi de leur pro­po­ser une offre de soins conve­nable ».

(DR.)

Jean-Louis Me­gnien a en­du­ré un iso­le­ment pro­gres­sif jus­qu’à son sui­cide. En 2013, il écrit ain­si à un proche : « Je connais la fa­çon dont ils vont m’af­fai­blir. »

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