L’odys­sée d’un ré­fu­gié éry­thréen

TÉ­MOI­GNAGE Comme beau­coup de mi­grants éva­cués de Ca­lais, Na­bil, un jeune Ery­thréen, dé­couvre sa nou­velle terre d’adop­tion : la Bre­tagne. Un ac­cueil qu’il ap­pré­cie après un pé­riple de trois ans.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - DE NOTRE COR­RES­PON­DANTE À RENNES (ILLE-ET-VI­LAINE) SOLENNE DUROX

LES JO­LIES RUES PAVÉES du centre-ville de Rennes (Ille-etVi­laine) sont à mille lieues des al­lées boueuses de la « jungle » de Ca­lais (Pas-de-Ca­lais). Du haut de son 1,80 m, em­mi­tou­flé dans sa par­ka noire, Na­bil dé­couvre la ca­pi­tale bre­tonne et com­mence à prendre ses re­pères. « C’est beau et les gens sont sou­riants », ex­plique-t-il dans un fran­çais hé­si­tant.

Voi­là six jours que ce jeune mi­grant de 25 ans, ori­gi­naire d’Ery­thrée, en Afrique, a po­sé ses ba­gages au centre d’ac­cueil et d’orien­ta­tion de la ville, dans un an­cien col­lège, après avoir été éva­cué de la « jungle » de Ca­lais. Il re­prend au­jourd’hui goût aux choses simples comme boire un ca­fé dans un bar. Na­bil a quit­té son pays na­tal en 2013. Pas de gaie­té de coeur. « Je n’avais pas de fu­tur là-bas. » Il dé­tourne le re­gard et se met sou­dai­ne­ment à pleu­rer en re­pen­sant à sa soeur et à sa mère lais­sées der­rière lui. « Elles me manquent tel­le­ment. C’était dif­fi­cile de leur ex­pli­quer mon choix », confie-t-il en es­suyant ses larmes.

Il n’a plus de nou­velles de ses proches de­puis deux ans. Son père, un op­po­sant po­li­tique au ré­gime, est em­pri­son­né de­puis 1995 et son grand frère n’a pas don­né de signe de vie de­puis qu’il a été en­rô­lé dans l’ar­mée. C’est pour échap­per au même des­tin que Na­bil s’est exi­lé. « Un jour, j’ai re­çu mon avis de mo­bi­li­sa­tion pour le ser­vice mi­li­taire et j’ai su que je de­vais par­tir », ra­conte Na­bil.

Di­ri­gé d’une main de fer par le dic­ta­teur Is­sayas Afe­wor­ki de­puis 1993, l’Ery­thrée, pays de l’est de l’Afrique, est de­ve­nu une gi­gan­tesque ca­serne où le ser­vice mi­li­taire obli­ga­toire dès l’âge de 17 ans peut se pro­lon­ger in­dé­fi­ni­ment, par­fois au-de­là de la qua­ran­taine. Les conscrits sont très mal payés. « Com­ment peut-on construire une fa­mille sans pou­voir sub­ve­nir à ses be­soins ? » s’in­ter­roge Na­bil.

ON VIT DANS LA PEUR PER­MA­NENTE. SI ON PARLE À LA PRESSE, ON VA EN PRI­SON NA­BIL, QUI EX­PLIQUE LES CONDI­TIONS DE VIE EN ÉRYTHRÉE

MILLE DOL­LARS POUR TRA­VER­SER LA MÉ­DI­TER­RA­NÉE

Ce ser­vice mi­li­taire s’ac­com­pagne sou­vent de tra­vaux for­cés dans les chan­tiers pu­blics ou dans des en­tre­prises di­ri­gées par les élites du pou­voir. Toute per­sonne qui s’y op­pose en su­bit les consé­quences. « On vit dans la peur per­ma­nente. Si on parle à la presse, on va en pri­son. » En Ery­thrée, l’op­po­si­tion po­li­tique est in­ter­dite, de même que les mé­dias in­dé­pen­dants. C’est avec la boule au ventre que Na­bil a fui vers le Sou­dan voi­sin. Les fron­tières sont très sur­veillées. « Si la po­lice sou­da­naise t’at­trape, elle te livre aux forces de l’ordre éry­thréennes. En­suite, c’est la pri­son sou­ter­raine ou la mort, car nous sommes consi­dé­rés comme des dé­ser­teurs, des traîtres. ».

Au Sou­dan, il a tra­vaillé dans une ferme avec des amis puis est pas­sé en Li­bye en 2015. « Là-bas, soit tu payes pour res­ter, soit tu meurs. » Na­bil a de nou­veau tra­vaillé du­rant trois ou quatre mois dans une ferme li­byenne dans des condi­tions épou­van­tables avant de dé­cro­cher en août 2015 son pré­cieux ti­cket pour l’Eu­rope.

La tra­ver­sée de la Mé­di­ter­ra­née coû­tait 1 000 $ (915 €). Na­bil n’en avait que 600. Un de ses amis lui a don­né le com­plé­ment. Ils ont pris place dans un ba­teau avec 540 autres pas­sa­gers, par­mi les­quels des femmes et des bé­bés. L’un de ses amis est mort noyé avant de pou­voir mon­ter à bord. Du­rant quatre longs et in­ter­mi­nables jours, le ba­teau a dé­ri­vé. Pas de nour­ri­ture et très peu d’eau.

AI­DÉ PAR DES BÉ­NÉ­VOLES À CA­LAIS

Na­bil, confi­né dans la cale, se sou­vient que « le ca­pi­taine était saoul et [qu’]il n’y avait pas de GPS. L’em­bar­ca­tion tan­guait, j’étais per­sua­dé que c’était la fin pour moi. » Heu­reu­se­ment, tous les pas­sa­gers s’en sor­ti­ront sains et saufs après avoir été se­cou­rus par un na­vire. Dé­bar­qué dans le sud de l’Ita­lie, Na­bil est pas­sé clan­des­ti­ne­ment en France par la pe­tite ville de Vin­ti­mille. Puis il a tra­ver­sé la France, di­rec­tion Ca­lais et sa « jungle ».

Na­bil a ten­té une ou deux fois de se rendre en An­gle­terre avant de se faire in­ter­pel­ler. Il est res­té à Ca­lais pen­dant dix mois. « La vie dans la jungle était dif­fi­cile, mais j’ai eu la chance de ren­con­trer des bé­né­voles du Se­cours ca­tho­lique qui m’ont beau­coup épau­lé », af­firme le jeune homme, très re­con­nais­sant. Les membres de l’as­so­cia­tion l’ont no­tam­ment ai­dé à construire son abri de for­tune et ont com­men­cé à lui ap­prendre le fran­çais. « Grâce à leurs conseils, j’ai com­pris que ma vie était dé­sor­mais en France », in­dique Na­bil.

Il a aus­si pu comp­ter sur le sou­tien d’un agent de l’Of­fice fran­çais de pro­tec­tion des ré­fu­giés et apa­trides (Of­pra) qui lui a sug­gé­ré de mon­ter dans un bus pour l’ouest de la France. « Il a pris mes mains dans les siennes et m’a pro­mis qu’il vien­drait me voir pour m’ai­der à ob­te­nir des pa­piers. » Au­jourd’hui la prio­ri­té de Na­bil est de conti­nuer à ap­prendre le fran­çais afin de trou­ver du tra­vail. Après un si long voyage se­mé d’em­bûches, le jeune mi­grant n’as­pire qu’à une chose : « Vivre libre et en sé­cu­ri­té. »

Rennes (Il­leet-Vi­laine), mer­cre­di. Na­bil (à gauche), pose sur la place de la mai­rie avec un ami ren­con­tré dans la « jungle » de Ca­lais.

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