Li­ber­té ché­rie ! Q

Le Parisien (Paris) - - HISTOIRE - PAR CHARLES DE SAINT SAU­VEUR

uel temps de co­chon pour une fête ! Jeu­di 28 oc­tobre 1886, le ciel est si bas et char­gé de nuages qu’il pa­raît ava­ler la tête de la co­los­sale sta­tue, qui at­tend dans le froid d’être ef­feuillée. Car une im­mense toile tri­co­lore lui masque en­core le vi­sage. Mais dans quelques mi­nutes, dès que le pré­sident Cle­ve­land en au­ra fi­ni avec son in­ter­mi­nable dis­cours, « la Li­ber­té éclai­rant le monde » de­vien­dra amé­ri­caine. Pour tou­jours.

Ain­si l’ont vou­lu les deux pro­mo­teurs fran­çais de ce pro­jet fou, né vingt et un ans plus tôt : le dé­pu­té ré­pu­bli­cain Edouard La­bou­laye et le sculp­teur al­sa­cien Au­guste Bar­thol­di. Les deux amis avaient ju­gé qu’un ca­deau aus­si spec­ta­cu­laire scel­le­rait à ja­mais l’ami­tié fran­co-amé­ri­caine. A l’ori­gine, Miss Li­ber­ty de­vait voir le jour pour les cé­lé­bra­tions du cen­te­naire de l’in­dé­pen­dance amé­ri­caine, le 4 juillet 1876. Mais ils avaient sous-es­ti­mé les nom­breux obs­tacles qui se dres­se­raient sur leur route… à com­men­cer par le peu d’in­té­rêt que leur idée gé­né­reuse al­lait d’abord sus­ci­ter aux Etats-Unis.

ACHEMINÉE VERS NEW YORK DANS 300 CAISSES

Il a fal­lu en­suite ru­ser pour le­ver les fonds (pri­vés) des deux cô­tés de l’At­lan­tique. Ma­lin et pré­cur­seur, Bar­thol­di a « sau­cis­son­né » sa sta­tue pour faire sa­li­ver les foules. En 1876, rien n’est prêt, sauf la main bran­dis­sant la torche qui doit ser­vir de phare dans la baie de New York. Qu’à ce­la ne tienne : elle est ex­po­sée dans les rues de Phi­la­del­phie. Suc­cès im­mé­diat, comme deux ans plus tard, lorsque c’est au tour de la tête d’être ins­tal­lée au Champ-de-Mars pour l’Ex­po­si­tion uni­ver­selle de Pa­ris. Le sculp­teur obs­ti­né ouvre éga­le­ment au pu­blic les portes des ate­liers de la rue de Cha­zelles, près du nou­veau parc Mon­ceau. Moyen­nant sous­crip­tion au pro­jet, les vi­si­teurs mé­du­sés peuvent voir la sta­tue se dres­ser peu à peu dans le ciel de Pa­ris. Six cents ou­vriers ont tra­vaillé à mo­de­ler la géante, en réa­li­sant des prouesses tech­niques. L’in­gé­nieur Gus­tave Eif­fel a conçu une char­pente mé­tal­lique lé­gère qui, tel le ro­seau de la fable, plie­ra sans cas­ser en cas de tem­pête.

Après bien des dé­boires, la sta­tue est acheminée vers son des­tin amé­ri­cain après avoir été désos­sée et épar­pillée fa­çon puzzle dans 300 caisses. Ce 28 oc­tobre, un mil­lion de per­sonnes at­tendent leur nou­velle égé­rie.

La ville est pa­voi­sée aux cou­leurs des deux pays. Une no­ria de ba­teaux à va­peur converge au­tour de Bed­loe’s Is­land, où le pié­des­tal mo­nu­men­tal a été éri­gé. Tous les of­fi­ciels sont là, sauf La­bou­laye, dis­pa­ru cinq ans plus tôt. C’est donc sans son ami que Bar­thol­di monte les es­ca­liers vers le som­met, près de 100 m plus haut. Quand il fait tom­ber le voile, les cris de joie et les ap­plau­dis­se­ments em­portent tout, à tel point que le pré­sident de­vra s’in­ter­rompre pen­dant quinze mi­nutes. Pre­mier acte de li­ber­té de la La­dy du Nou­veau Monde…

1884, Pa­ris. La co­los­sale sta­tue sur­plombe les ate­liers de la rue de Cha­zelles, près du nou­veau parc Mon­ceau.

Construc­tion de la main.

Au­guste Bar­thol­di.

Le 28 oc­tobre 1886, dans la baie de New York, lors de l’inau­gu­ra­tion de la sta­tue de la Li­ber­té.

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