A 23 ans sur les mers

Le Suisse Alan Rou­ra est le ben­ja­min du Ven­dée Globe qui s’élan­ce­ra di­manche pro­chain des Sables-d’Olonne.

Le Parisien (Paris) - - IL NOUS A BLUFFÉS - PAR SAN­DRINE LE­FÈVRE

AVEC SES PIERCINGS à l’oreille, ses ta­touages et sa pe­tite chienne, Lou­na, qui se ba­lade avec une ac­cré­di­ta­tion es­tam­pillée de sa pho­to au­tour du cou, Alan Rou­ra dé­tonne sur les pon­tons des Sables-d’Olonne (Ven­dée). Ce ma­tin-là, le ca­mion qui de­vait li­vrer du ma­té­riel est tom­bé en panne du cô­té de Nantes. Une nou­velle ga­lère. Il en fau­drait da­van­tage pour en­ta­mer le mo­ral du pe­tit Suisse de 23 ans. Ja­mais dans l’his­toire du Ven­dée Globe un concur­rent aus­si jeune n’avait osé se lan­cer dans cette aven­ture hors norme.

Ra­re­ment aus­si un skip­peur n’avait ten­té l’aven­ture avec un aus­si pe­tit bud­get, 350 000 €, soit dix fois moins qu’une bonne par­tie de la flotte. « C’est dur, mais ça fait qua­torze ans que je pense à ce tour du monde, ra­conte-t-il, les yeux brillants. Mes pa­rents, comme tous les pa­rents, sont heu­reux que je réa­lise mes rêves, même si mes rêves à moi sont un peu dan­ge­reux… » Comme leur fils, Georges et My­riam sont plu­tôt à part. Il y a quelques an­nées, ils ont em­bar­qué leur pe­tite fa­mille pour un tour du monde. L’aven­ture, qui ne de­vait du­rer que quelques mois, s’est ache­vée au bout de… douze ans. « On es­sayait d’avan­cer en fai­sant des pe­tits bou­lots dans les dif­fé­rents pays où on fai­sait es­cale, se sou­vient Alan. On a re­fait la toi­ture d’un pa­lais dans le sud des Ca­raïbes, bos­sé sur un chan­tier na­val au Ve­ne­zue­la ou sur un yacht à Ta­hi­ti… »

Alan, lui, n’est ja­mais al­lé à l’école. « Mes pa­rents m’en­sei­gnaient les cours. A 13 ans, je vou­lais tra­vailler pour m’ache­ter mon ba­teau. Mon père m’a pris sous le bras et m’a ap­pris sur le tas. J’ai fait de la plom­be­rie, de la mé­ca­nique, de l’élec­tro­nique, j’ai même été bar­man. En 2012, alors qu’on était en Nou­velle-Ca­lé­do­nie, j’ai dit à pa­pa : Je rentre et je me lance ! Je n’avais presque pas une thune en poche, mais tant pis ! »

A l’époque, ce­la fai­sait dé­jà dix ans qu’il rê­vait de par­ti­ci­per à la Mi­ni-Tran­sat, une course trans­at­lan­tique en so­li­taire à bord de voi­liers de 6,50 m. « On s’était re­trou­vés avec mes pa­rents au mi­lieu de la flotte aux Ca­na­ries. J’avais 8 ans et je m’étais dit : C’est ça que je veux faire ! En 2013, j’ai pris le dé­part et j’ai ter­mi­né avec un ba­teau en bois que j’avais re­ta­pé. » Alan Rou­ra est plu­tôt du genre à oser. « L’an­née der­nière, je l’ai croi­sé au Sa­lon nau­tique à Pa­ris, ra­conte Gilles Avril, un ami. Alan m’a dit : Qu’est-ce que tu fais la se­maine pro­chaine ? J’ai un ba­teau à convoyer. Quand il m’a dit que c’était un Imo­ca pour faire le Ven­dée Globe, j’ai cru qu’il dé­con­nait ! »

« Pour mon­ter mon pro­jet, j’ai ven­du tout ce que j’avais et, avec le sa­laire d’Au­ré­lia (NDLR : sa com­pagne), on payait la place au port, se sou­vient Alan. To­quer aux portes, ça ne marche pas. C’est le bouche-à-oreille qui nous a ame­né nos spon­sors et nos mé­cènes. Le jour de l’ins­crip­tion, le 3 fé­vrier, la Fa­brique (NDLR : pro­prié­té de la bis­cui­te­rie suisse Cor­nu) s’est ma­ni­fes­tée. » Une au­baine, même si l’aven­ture a man­qué de ca­po­ter. « A la mise à l’eau du ba­teau, on a failli lâ­cher le pro­jet, on n’avait plus de fric. Au­jourd’hui, en­core, c’est com­pli­qué. On a à peine de quoi mettre de l’es­sence dans nos ca­mions. »

Car ten­ter un tour du monde avec 350 000 €, c’est pra­ti­que­ment mis­sion im­pos­sible. « Tout l’ar­gent est pas­sé dans la ré­no­va­tion du ba­teau, il a fal­lu tout dé­mon­ter et pra­ti­que­ment tout chan­ger. On a bos­sé des­sus sept jours sur sept. A Lo­rient, on avait une es­pèce de grosse co­lo­ca­tion avec un ré­fri­gé­ra­teur, une douche et un tas de lits (rires). On s’est dé­brouillés comme on pou­vait ! » Au­ré­lia gère les mé­dias et les spon­sors, Alexis pré­pare le ba­teau et Gilles, l’ami convoyeur, di­rige les opé­ra­tions, tout en pour­sui­vant son ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle dans un centre nau­tique. « Et per­sonne ne touche de sa­laire », pré­vient Alan. Le sys­tème D est for­cé­ment de mise.

« Entre com­pa­gnons de ga­lère, on s’entraide, as­sure-t-il en mon­trant no­tam­ment le ba­teau du Bri­tan­nique Con­rad Col­man. On n’a pas de fric, mais on se passe des pièces pour fi­nir le ba­teau. » L’équipe tech­nique de Jean Le Cam, l’un des ha­bi­tués de l’épreuve et voi­sin de pon­ton, a pro­po­sé de prê­ter la ma­chine qui sert à mettre les vê­te­ments sous vide afin de les pro­té­ger de l’hu­mi­di­té. Le ma­ga­sin Lyo­phi­lise & Co, ba­sé à Lo­rient, a per­mis au jeune ma­rin, grâce à une opé­ra­tion de fi­nan­ce­ment par­ti­ci­pa­tif, de com­plé­ter son stock de nour­ri­ture. « Et en échange d’une séance de dé­di­caces, le ma­ga­sin Le­clerc d’Olonne-surMer (Ven­dée) m’a of­fert un bon d’achat de 2 000 €. »

« Alan est d’une sé­ré­ni­té à toute épreuve, il a un cô­té aven­tu­rier, mais c’est avant tout un com­pé­ti­teur », in­siste Gilles Avril. « Si je n’ai­mais pas la com­pé­ti­tion, je ne fe­rais pas le Ven­dée Globe, as­sure l’in­té­res­sé. Vous le voyez, ce ba­teau (an­cien Imo­ca), c’est ce­lui avec le­quel Ber­nard Stamm, le plus grand skip­peur suisse, a bat­tu tous les re­cords. C’est le ba­teau de mes rêves, ma mai­son pen­dant trois mois. C’est dur, on cherche en­core des sous, mais on va prendre le dé­part. On va le bou­cler, ce tour du monde, et on va ren­trer heu­reux ! »

POUR MON­TER MON PRO­JET, J’AI VEN­DU TOUT CE QUE J’AVAIS

Les Sables-d’Olonne (Ven­dée), le 19 oc­tobre. Alan Rou­ra pren­dra le dé­part du Ven­dée Globe, tour du monde en so­li­taire et sans es­cale, avec le plus pe­tit bud­get de la flotte.

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