Le gé­rant du Cu­ba libre re­con­naît ses er­reurs

EN­QUÊTE. De­vant les po­li­ciers, Na­cer, un des ex­ploi­tants du Cu­ba libre où 14 per­sonnes sont mortes par le feu à Rouen, n’a pas cher­ché à mas­quer ses res­pon­sa­bi­li­tés dans les pro­blèmes de sé­cu­ri­té de son éta­blis­se­ment.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR PAS­CALE ÉGRÉ

LA TRA­GÉ­DIE du Cu­ba libre, cet in­cen­die mor­tel dé­clen­ché par des bou­gies d’an­ni­ver­saire dans le sous-sol d’un bar de Rouen (Seine-Ma­ri­time) le soir du 5 août der­nier, a bri­sé qua­torze des­tins et en­deuillé des di­zaines de proches. Cette nuit-là, la vie des ex­ploi­tants de ce lieu convi­vial du centre-ville de Rouen, deux frères qui connais­saient la plu­part des vic­times, a éga­le­ment bas­cu­lé.

Mi-sep­tembre, Na­cer et Amirouche B., 45 et 37 ans, ont été mis en exa­men pour « ho­mi­cides in­vo­lon­taires par vio­la­tion dé­li­bé­rée d’une obli­ga­tion de sé­cu­ri­té » puis re­mis en li­ber­té sous contrôle ju­di­ciaire.

De­vant les en­quê­teurs, le pre­mier, pro­prié­taire du fonds de com­merce et sa­la­rié, s’est ef­fon­dré, en pleurs, en évo­quant le drame : « Tout est de ma faute », a-t-il lâ­ché, en af­fir­mant at­tendre de la jus­tice « qu’elle fasse son tra­vail ». Le se­cond, gé­rant du bar de­puis 2015, a lui aus­si émis des re­grets : « J’au­rais pré­fé­ré mou­rir avec eux », a-t-il dit, en de­man­dant « par­don [aux vic­times] et à leurs fa­milles ».

Les man­que­ments en ma­tière de sé­cu­ri­té, no­tam­ment concer­nant l’amé­na­ge­ment de la cave, sont au coeur de l’ins­truc­tion sur la­quelle le par­quet de Rouen ne sou­haite pas com­mu­ni­quer. Sur ces ques­tions, les pre­mières dé­cla­ra­tions des frères aux en­quê­teurs s’avèrent ac­ca­blantes. Sol­li­ci­tés, leurs avo­cats res­pec­tifs n’ont pas sou­hai­té s’ex­pri­mer.

« COMME UNE BOULE DE FEU »

Ce 5 août, Na­cer prend son ser­vice au Cu­ba libre vers 1819 heures, comme chaque jour. Son frère est dé­jà au sous-sol, où il pré­pare la soi­rée. La fête des 20 ans d’Ophé­lie (l’une des vic­times) avait été pré­vue la veille, à la de­mande d’une de ses amies. La jeune femme avait pré­ve­nu Na­cer de la ve­nue d’une di­zaine de per­sonnes et lui avait de­man­dé d’ache­ter un gâ­teau.

« Pe­tit à pe­tit, les gens sont ar­ri­vés. Vers 23 h 30, il y avait du monde », ra­conte-il aux en­quê­teurs. Vers mi­nuit, les amies d’Ophé­lie s’en­quièrent du gâ­teau — une tarte aux pommes. Na­cer y met « deux bou­gies de type feu de Ben­gale ». Il ne les voit pas le des­cendre… « Au bout de quelques ins­tants, j’ai vu ar­ri­ver le feu qui ve­nait de l’es­ca­lier, comme une boule de feu. » Il pousse les clients vers la sor­tie, de­mande qu’on alerte les se­cours, tente d’en­trer pour se­cou­rir les autres… Son frère, alors sur la ter­rasse, se rend compte qu’il a ou­blié d’ou­vrir la porte du sous-sol (lire l’en­ca­dré). Il em­poigne un ex­tinc­teur et veut des­cendre… « Je l’ai re­te­nu en lui di­sant qu’il ne pou­vait pas en­trer. » Amirouche sup­plie : « Laisse-moi, je des­cends ! »

« LA MOUSSE, J’EN AI MIS PAR­TOUT »

C’est en 2004 que l’aî­né des frères prend le bail de ce pe­tit bar de quar­tier, re­joint par son ca­det en 2011. Au fil des ans, il fi­dé­lise la clien­tèle et fait les tra­vaux d’amé­na­ge­ment lui­même. La cave sert alors de dé­bar­ras. En 2010, Na­cer re­bap­tise le lieu et re­peint la fa­çade — ce chan­ge­ment-là a été dé­cla­ré, in­dique le ca­bi­net du maire de Rouen. Des voi­sins se plai­gnant du bruit, il prend con­seil au­près d’un in­gé­nieur du son mais les iso­lants qu’il ins­talle au rez-de-chaus­sée s’avèrent in­ef­fi­caces. « C’est à cette époque que germe l’idée de faire des­cendre les gens », DJ et clients, « pour que le bruit se dif­fuse moins », se dé­fend-il.

Les tra­vaux du sous-sol, ef­fec­tués se­lon lui par étapes avec l’aide d’un ou­vrier, sont ache­vés en 2013. Ban­quettes, tables basses, em­pla­ce­ment pour le DJ et fu­moir, sys­tème de désen­fu­mage…

« La mousse, j’en ai mis par­tout, au pla­fond, aux murs… », dé­crit Na­cer. Ce­lui-ci ex­plique que le ven­deur d’un ma­ga­sin de bri­co­lage lui avait van­té ce ma­té­riau en po­ly­uré­thane — qui a sans doute joué un rôle ma­jeur dans l’in­cen­die — comme at­té­nuant le bruit « à 50 % ». « Je m’étais dit, ça va être ef­fi­cace. Dans ma tête, j’ai cru bien faire. »

« JE N’AI RIEN VÉ­RI­FIÉ »

Des deux frères, c’est l’aî­né, gé­rant « his­to­rique » du Cu­ba libre, qui est le plus in­ter­ro­gé par les en­quê­teurs sur les normes de sé­cu­ri­té. Qui a vé­ri­fié la confor­mi­té des tra­vaux ? lui de­mande-t-on. « Per­sonne, je n’ai rien de­man­dé à per­sonne », ré­pond-il. La mousse ? « Je l’ai ache­tée sans re­gar­der l’éti­quette. » Le risque d’un in­cen­die ? « Je n’ai ja­mais pen­sé à ça […]. Je n’avais pas conscience que le feu pou­vait prendre en bas. » L’homme ré­pète que son ob­jec­tif était que « la mu­sique ne dé­range plus per­sonne ». Il ex­plique ne ja­mais avoir eu de for­ma­tion à la ré­gle­men­ta­tion, si­non des no­tions de base sur l’ivresse ou la pose d’ex­tinc­teurs (il y en avait deux). Il dit igno­rer dans quelle ca­té­go­rie ré­gle­men­taire se trou­vait son bar : « Je n’ai rien vé­ri­fié. » Et ne pas avoir sol­li­ci­té d’au­to­ri­sa­tion : « J’au­rais dû. » Af­fli­gé, il parle de « gâ­chis » : « Si je n’avais pas fait ces tra­vaux, rien ne se­rait ar­ri­vé. Si je n’avais pas don­né la bou­gie, rien ne se­rait ar­ri­vé. Tout est de ma faute », s’ac­cable-t-il.

En somme, per­sonne, hor­mis la clien­tèle, n’était in­for­mé de l’amé­na­ge­ment du sous-sol — il n’ap­pa­raît pas sur le contrat de lo­ca­tion-gé­rance si­gné en 2015 ; ni de fa­çon ex­pli­cite sur une ré­cente de­mande d’ou­ver­ture jus­qu’à 4 heures du ma­tin. Seule une pho­to sur le site Fa­ce­book du Cu­ba libre mon­trait les lieux.

J’AU­RAIS PRÉ­FÉ­RÉ MOU­RIR AVEC EUX. AMIROUCHE, UN DES DEUX EX­PLOI­TANTS

Rouen (Seine-Ma­ri­time), le 6 août der­nier. Le feu a pris la veille au soir dans le sous-sol du bar le Cu­ba libre à cause de bou­gies po­sées sur un gâ­teau d’an­ni­ver­saire, puis s’est pro­pa­gé à tout l’éta­blis­se­ment.

La cave du Cu­ba libre n’avait que cet unique ac­cès vers l’ex­té­rieur en de­hors de l’es­ca­lier la re­liant au rez-de-chaus­sée.

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