Un tra­fic mon­dial gé­ré de­puis une HLM

Vingt-sept per­sonnes ont été ren­voyées en cor­rec­tion­nelle pour blan­chi­ment d’ar­gent is­su du tra­fic de can­na­bis. A la tête de cette « usine fi­nan­cière de re­cy­clage », un In­dien qui vi­vait dans une HLM en ré­gion pa­ri­sienne.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR TI­MO­THÉE BOUTRY

EN AP­PA­RENCE, un père de fa­mille sans his­toires, d’ori­gine in­dienne, ins­tal­lé avec son épouse et ses quatre jeunes en­fants dans un logement so­cial de Tremblay-en-France (Seine-Saint­De­nis). Un chô­meur ne pos­sé­dant qu’une voi­ture mo­deste et dont les deux comptes en banque étaient à peine po­si­tifs. Pour­tant… pen­dant des an­nées, Sayed Ma­ri­car a bras­sé des quan­ti­tés as­tro­no­miques d’ar­gent sale, à tel point que sa voi­sine s’est plainte du bruit in­ces­sant de la ma­chine à comp­ter les billets dans l’ap­par­te­ment !

Sayed Ma­ri­car est le per­son­nage clé du dos­sier Ré­tro­vi­rus ins­truit à Pa­ris et dont l’or­don­nance de ren­voi a été ren­due le 24 mars. Au terme de cette ins­truc­tion qui porte sur la pé­riode 2010-2014, 27 per­sonnes soup­çon­nées d’avoir par­ti­ci­pé, à des de­grés di­vers, au tra­fic de cen­taines de mil­lions d’eu­ros sont ren­voyées de­vant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel. Ma­ri­car, 35 ans, s’est ré­vé­lé un ac­teur majeur du cir­cuit com­plexe de blan­chi­ment du tra­fic de stu­pé­fiants, en outre spé­cia­li­sé dans la contre­bande d’or.

« C’EST UN DOS­SIER TEN­TA­CU­LAIRE » Me YAS­SINE YAKOUTI, AVO­CAT

En lien avec un ban­quier oc­culte ba­sé au Ma­roc (le « sa­raf »,

lire ci-des­sous), Sayed Ma­ri­car était char­gé de ré­cu­pé­rer l’ar­gent de la vente du tra­fic de can­na­bis — es­sen­tiel­le­ment en France mais par­fois ailleurs en Eu­rope. Pour cette mis­sion, il comp­tait sur un ré­seau de col­lec­teurs qui sillon­naient le pays, carte Fré­quence SNCF en poche. Des pe­tites mains qui se fai­saient re­mettre des sacs de pe­tites cou­pures en­suite confiées aux lieu­te­nants de Sayed Ma­ri­car.

Le ta­bleau des flux fi­nan­ciers ré­ca­pi­tu­lés par les en­quê­teurs com­porte 43 pages : 124 620 € re­mis en dé­cembre 2013 dans un hô­tel de la porte d’Ita­lie (Pa­ris), 139 870 € en oc­tobre 2013 dans un fast-food de Tremblay-en-France, 157 600 € en juillet 2013 sur une place de Vi­try-sur­Seine…

La ca­mé­ra pla­cée dans le lo­cal d’un des col­lec­teurs a im­mor­ta­li­sé des scènes de dé­compte de billets de plus de trois heures ! Un ré­seau de per­cep­teurs — qui ne four­nis­sait pas uni­que­ment Sayed Ma­ri­car — a ain­si ré­cu­pé­ré 231 M€ entre mai 2010 et oc­tobre 2012.

Même si les pe­tites mains ont ad­mis avoir eu connais­sance du ca­rac­tère frau­du­leux de leur ac­ti­vi­té, toutes, sauf une, ont pré­ten­du igno­rer que ces billets — sur les­quels des traces de can­na­bis ou de co­caïne ont été sys­té­ma­ti­que­ment re­le­vées — pro­ve­naient du tra­fic de drogue. Sans vrai­ment convaincre. Les col­lec­teurs fai­saient d’ailleurs preuve de pru­dence : ils avaient no­tam­ment pour consigne de chan­ger de té­lé­phone après chaque tran­sac­tion. « C’est un dos­sier ten­ta­cu­laire sur le­quel toute la lu­mière n’a pas été faite, no­tam­ment pour les pe­tites mains », es­time Me Yas­sine Yakouti, l’avo­cat d’un de ces col­lec­teurs.

DEUX CIR­CUITS RÉ­VÉ­LÉS

Une fois les es­pèces re­mises à Sayed Ma­ri­car et à ses af­fi­dés, elles en­traient dans ce que le par­quet ap­pelle la phase ac­tive du blan­chi­ment. Deux cir­cuits ont été mis au jour.

D’abord le trans­fert des billets aux Emi­rats arabes unis, où ils étaient re­mis à un nou­vel in­ter­mé­diaire, en l’oc­cur­rence le frère du sa­raf : les fonds étaient trans­por­tés soit di­rec­te­ment, soit via des bu­reaux de change (un des bu­reaux a re­çu244M€enes­pèces entre 2009 et 2012 !).

Charge en­suite à cet in­ter­mé­diaire de re­ver­ser les fonds aux « clients » du ban­quier oc­culte. Là en­core, Sayed Ma­ri­car pou­vait comp­ter sur une fi­dèle équipe de convoyeurs, payés à l’acte. Son prin­ci­pal lieu­te­nant, em­ployé dans une so­cié­té de net­toyage de l’aé­ro­port de Rois­sy et chez le­quel on a re­trou­vé de nom­breuses cartes de fi­dé­li­té de com­pa­gnies aé­riennes ou de chaînes hô­te­lières, a re­con­nu qu’il était ré­mu­né­ré 830 € par voyage à Du­baï.

L’autre cir­cuit, vraie spé­cia­li­té de l’In­dien, c’était l’or. Les cou­pures les plus pe­tites par­taient à An­vers, chez un Belge vé­reux qui four­nis­sait le ré­seau en mé- tal fin. Entre mars 2013 et mars 2014, les so­cié­tés liées à Sayed Ma­ri­car ont, au mi­ni­mum, ac­quis pour l’équi­valent de 7,1 M€ d’or. Le pré­cieux mé­tal était en­suite trans­por­té à Du­baï ou en Inde, où avait été dé­ve­lop­pée une ac­ti­vi­té pa­ral­lèle de contre­bande.

Pour ce trans­port, le ré­seau re­cru­tait des pas­sa­gers et leur fai­sait por­ter des bra­ce­lets ou des chaînes en or, pla­qué en nic- kel pour trom­per la vi­gi­lance des doua­niers. Il a même été en­vi­sa­gé de trans­for­mer l’or en poudre pour le dis­si­mu­ler dans du ca­fé mou­lu !

523 000 € DE COM­MIS­SIONS

Au cours de l’en­quête, Sayed Ma­ri­car a re­con­nu les faits, se mon­trant même très co­opé­ra­tif. Ex­pli­quant avoir bai­gné dans le mi­lieu de la contre­bande « de­puis son enfance », il a même dé­cla­ré qu’il sou­hai­tait ini­tier son fils de 8 ans à son mé­tier. En re­vanche, même confor­tables, ses bé­né­fices n’étaient pas à la hau­teur de la quan­ti­té d’ar­gent bras­sée. Payé à la com­mis­sion, il a ad­mis avoir per­çu 523 000 € sur la pé­riode 2010-2012. Un mon­tant cal­cu­lé par les en­quê­teurs mais que Me Amele Ben­ta­har, qui as­sure la dé­fense de cet homme in­car­cé­ré de­puis le 12 mars 2014, conteste.

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