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Le Parisien (Paris) - - VOTRE DIMANCHE -

es­sieurs les mi­nistres, je vous de­mande au­jourd’hui de ne pas at­tendre que je sois le­vé, et de bien vou­loir par­tir les pre­miers. » Comme ce­la lui ar­rive de plus en plus sou­vent, Georges Pom­pi­dou reste cloué à sa chaise. Pen­dant toute la du­rée du Con­seil des mi­nistres, ce mer­cre­di 27 mars 1974, il a ten­té de faire bonne fi­gure, en dis­si­mu­lant ses souf­frances sous un masque mar­mo­réen. A au­cun prix, il ne veut éta­ler sa fai­blesse. Au­tour de la longue table ovale du sa­lon Mu- rat, per­son­nee n’est du­pee pour­tant. Le e pré­sident de la a Ré­pu­blique estt gra­ve­ment ma­la- de, ce­la ne faitt plus au­cun doute.e. Mais chut ! on n’enn parle pas.

De­puis plus d’unn an, la sil­houette pré- si­den­tielle s’est tel- le­ment alour­die quee les Fran­çais s’in­ter- rogent. Qu’ar­rive-t-il au chef de l’Etat ? Que nous cache-t-on ? L’Ely­sée s’in­gé­nie à trom­per l’opi­nion à coups de com­mu­ni­qués lé­ni­fiants, où il est ques­tion de « grippe à re­chute », voire de crises Les pre­miers signes de son can­cer sont ap­pa­rus peu après le dé­but de son man­dat, qui le voit suc­cé­der au gé­né­ral de Gaulle en juin 1969. Il res­sent des lour­deurs dans les jambes et par­fois une grande fa­tigue. Le diag­nos­tic n’est po­sé que plus tard, en 1972, et il est sombre : la ma­la­die de Wal­dens­tröm dont il est at­teint, une forme rare de leu­cé­mie, le condamne. Quand ? Pom­pi­dou es­père ache­ver son sep­ten­nat, mais le mal le ronge de plus en plus. Il songe même un temps à ins­tau­rer le quin­quen­nat… Seuls ses conseillers les plus proches, comme Edouard Bal­la­dur, savent. De rares amis sont mis dans la confi­dence. Il ai­me­rait pré­ser­ver sa femme ado­rée, Claude, mais elle voit tout. « Tiens ta mère à l’écart de ça », a-t-il un jour in­ti­mé à son fils Alain, qui est mé­de­cin. Ces der­niers mois, il est de­ve­nu ir­ri­table, im­pa­tient. Sa fi­gure bouf­fie par les trai­te­ments aux cor­ti­coïdes se dé­forme peu à peu. Ses jambes ont tel­le­ment en­flé que des

ce film. Le pré­sident de la Ré­pu­blique est mort. » Il est 22 h 15 quand Phi­lippe Har­rouard, jeune jour­na­liste de l’ORTF, prend l’an­tenne, le 2 avril 1974. Dans les ré­dac­tions, la nou­velle prend tout le monde de court. « On sa­vait que ses en­nuis de san­té étaient sé­rieux, mais ce qu’il avait vrai­ment, nous l’igno­rions, se sou­vient Phi­lippe Har­rouard, 75 ans au­jourd’hui. J’avais en­ten­du par­ler de grippe, de re­froi­dis­se­ment, de crises d’hé­mor­roïdes, de tout un tas de choses… » Har­rouard était presque seul ce soir-là, dans les lo­caux de la rue Co­gnacq-Jay, à Pa­ris. « Tous les mar­dis, il y avait

un film sui­vi d’un dé­bat, puis le jour­nal de la nuit vers 23 heures. Mais (de John Fran­ken­hei­mer) fai­sait plus de deux heures. Mon tour n’al­lait pas ve­nir avant 1 heure du ma­tin. »

Ce soir-là, tous les per­ma­nen­ciers filent donc dî­ner ou boire un coup de­hors, sauf Har­rouard, 32 ans, qui reste avec la dac­ty­lo. « J’étais en train de lui dic­ter :

» A cet ins­tant, le sta­giaire pré­po­sé aux dé­pêches l’ap­pelle : « Phi­lippe, viens vite ! Pom­pi­dou est mort ! » A 21 h 58, le pre­mier flash « prio­ri­té ab­so­lue » vient de tom­ber, puis un 2e quatre mi­nutes plus tard. Avant une troi­sième dé­pêche plus dé­taillée, qui cite le pro­fes­seur Vi­gna­lou, le mé­de­cin trai­tant du pré­sident. « J’ai es­sayé d’ap­pe­ler mon ré­dac­teur en chef et d’autres res­pon­sables, jusque dans les ca­fés alen­tour. Mais il n’y avait per­sonne. » Il joint en­fin Pierre Sab­bagh, le di­rec­teur de la 2e chaîne, qui lui de­mande de faire une an­nonce ra­pide. « Ça a du­ré trente se­condes. J’ai ci­té le com­mu­ni­qué du se­cré­ta­riat gé­né­ral de l’Ely­sée », di­til, en je­tant un oeil sur les dé­pêches qu’il a conser­vées.

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