La­cham­bre­noire

La chambre de com­merce et d’in­dus­trie de Corse-du-Sud tra­verse une nou­velle crise… ju­di­ciaire. Un énième épi­sode de ce po­lar corse sur fond de mil­lions d’eu­ros.

Le Parisien (Paris) - - FAITS DIVERS - PAR DA­MIEN DELSENY ET ÉRIC PELLETIER (AVEC JEAN-MI­CHEL DÉCUGIS)

Le pro­cu­reur d’Ajac­cio, Eric Bouillard, vient de confier à la po­lice ju­di­ciaire lo­cale la mis­sion de per­cer les se­crets de la chambre de com­merce et d’in­dus­trie (CCI) de Corse-du-Sud, une ins­ti­tu­tion qui, de­puis le mi­lieu des an­nées 1990, vit au rythme des saillies ju­di­ciaires, des éclats de voix et de drames par­fois san­glants. Ten­ta­tive d’at­ten­tat, pour­suites ju­di­ciaires, as­sas­si­nat et, main­te­nant, cette en­quête pré­li­mi­naire : der­rière la fa­çade de verre, le long du ter­mi­nal ma­ri­time, la sé­rie noire semble ne ja­mais prendre fin.

Cette fois, la mèche lente a été amor­cée avec la dé­mis­sion sur­prise, le 22 mars der­nier, de dix-huit élus (sur un to­tal de qua­rante), dont le pré­sident de la CCI, Jean-An­dré Mi­ni­co­ni. « On ne pou­vait plus tra­vailler dans de bonnes condi­tions, dé­cla­rait ce chef d’en­tre­prise à l’AFP. Il y avait des ten­sions entre élus. Plu­tôt que d’al­ler au blo­cage et de ne pas pou­voir exer­cer le man­dat pour le­quel on a été élus, on a pré­fé­ré par­tir. » DISSENSIONS, BANDITISME ET MAR­CHÉS PU­BLICS Ces dé­fec­tions in­ter­viennent en ef­fet sur fond de dissensions ré­cur­rentes au sein des équipes. Des membres de com­mis­sions se voient in­ter­dits de réunions. Des élus se dis­putent la pré­si­dence de com­mis­sions. Sur le conti­nent, on y ver­rait de simples in­ci­dents in­hé­rents à la vie d’un or­gane consu­laire. Ici, on voit dé­jà sur­gir les dé­mons du pas­sé, avec la main­mise in­si­dieuse d’équipes proches du banditisme qui s’agitent en cou­lisses. C’est jus­te­ment pour ten­ter d’y voir plus clair que Jean-An­dré Mi­ni­co­ni et son di­rec­teur gé­né­ral ont été en­ten­dus par la po­lice ju­di­ciaire en fin de se­maine der­nière.

Avec ses trois cents sa­la­riés et son bud­get de 55 M€, la CCI ai­guise bien des ap­pé­tits. La chambre gère no­tam­ment le pa­lais des con­grès, les ports de com­merce et de plai­sance d’Ajac­cio, de Pro­pria­no, de Por­toVec­chio, ain­si que les aé­ro­ports d’Ajac­cio et de Fi­ga­ri, soit une par­tie im­por­tante de l’ac­ti­vi­té éco­no­mique, in­dus­trielle et tou­ris­tique du sud de l’île. Elle en­tre­prend, en ce mo­ment, la ré­fec­tion de salles d’em­bar­que­ment. « A l’heure ac­tuelle, il n’existe pas de pro­jets pha­rao­niques, mais les mar­chés de la CCI re­pré­sentent un en­jeu éco­no­mique sub­stan­tiel du fait de la baisse sen­sible des com- mandes pu­bliques », ana­lyse un membre des ser­vices de sé­cu­ri­té. La si­tua­tion est ex­plo­sive. A la mi-fé­vrier, en pleine nuit, une pe­tite charge ex­plo­sait de­vant les bu­reaux d’un in­fluent pro­mo­teur im­mo­bi­lier lié à la CCI.

La chambre de com­merce et d’in­dus­trie de Corse-du-Sud peine à se re­mettre de l’as­sas­si­nat de son an­cien pré­sident, Jacques Na­cer, tué en no­vembre 2012. Pour­quoi a-t-on ré­glé son compte à ce proche de l’an­cien lea­deur na­tio­na­liste Alain Or­so­ni, dans son ma­ga­sin de la rue Fesch, l’ar­tère la plus fré­quen­tée d’Ajac­cio ? L’en­quête pié­tine. Son suc­ces­seur, Na­tha­lie Car­lot­ti, n’a fait qu’un pas­sa- ge éclair, res­tant deux ans à la tête de l’ins­tance avant de pas­ser la main. Faute, of­fi­ciel­le­ment, de pou­voir me­ner de front vie fa­mi­liale, pro­fes­sion­nelle et consu­laire. « La vie d’un chef d’en­tre­prise, pro­phé­ti­sait-elle, est loin d’être un long fleuve tran­quille. » Sur­tout en Corse. UN ÉQUI­LIBRE FRAGILE De­puis, la CCI pa­rais­sait avoir re­trou­vé un sem­blant de sta­bi­li­té, à dé­faut de pros­pé­ri­té. Jean-An­dré Mi­ni­co­ni, chef d’en­tre­prise dans le sec­teur au­to­mo­bile, était de­ve­nu pré­sident en mars 2015. Il était seul en lice. L’homme d’af­faires l’avait de nou­veau em­por­té aux élec­tions de no­vembre 2016, à la tête d’une « liste d’union ». Union qui a du plomb dans l’aile : au­jourd’hui, cha­cun se compte.

Au der­nier mo­ment, deux élus pré­sen­tés comme dé­mis­sion­naires ont dé­ci­dé de res­ter. Ce qui a mo­di­fié les équi­libres. Le pré­fet au­rait pu choi­sir de mettre la CCI sous tu­telle, voire de dis­soudre l’ins­tance. Le re­pré­sen­tant de l’Etat a fi­na­le­ment es­ti­mé que la chambre pou­vait pour­suivre son ac­ti­vi­té, même au ra­len­ti. La du­rée du man­dat res­tant dé­passe quatre ans. Quatre longues an­nées pen­dant les­quelles il se­ra dif­fi­cile d’échap­per à la ma­lé­dic­tion de la chambre des se­crets.

Ajac­cio, no­vembre 2012 (à gauche). Le pré­sident de la CCI de Corse du Sud, Jacques Na­cer, est abat­tu en pleine ville. L’ins­ti­tu­tion vit au rythme des drames de­puis les an­nées 1990.

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