«Je­sor­tai­sa­vec un­ka­lach­ni­kov»

Une jeune Fran­çaise qui re­cru­tait des femmes pour Daech

Le Parisien (Paris) - - FAIT DU JOUR - PAR STÉ­PHANE SELLAMI * Le pré­nom a été chan­gé.

21 ans, est par­tie en Sy­rie au prin­temps 2014, avant de re­ve­nir à l’été 2015. Elle est aus­si soup­çon­née d’avoir joué le rôle d’agent re­cru­teur pour le compte du groupe Etat is­la­mique (EI) et d’avoir fa­ci­li­té la ve­nue de nom­breuses mi­neures fran­çaises en Sy­rie.

A sa des­cente d’avion en prov en a n c e d e Tu rq u i e , e n juillet 2015 à l’aé­ro­port Rois­sy­Charles-de-Gaulle, cette ex-ap­pren­tie en res­tau­ra­tion, in­con­nue de la po­lice avant son dé­part, est at­ten­due par des agents de la Di­rec­tion gé­né­rale de la sé­cu­ri­té in­té­rieure (DGSI). Née à Nice (Alpes-Ma­ri­times) et do­mi­ci­liée dans le Var, Ma­non est par­ve­nue à quit­ter les rangs de Daech après que son ma­ri — un jeune Fran­çais, ori­gi­naire comme elle de Nice et qu’elle ne connais­sait pas avant son ar­ri­vée en Sy­rie — eut réus­si à né­go­cier ce retour au­près des au­to­ri­tés du ca­li­fat.

Au fil de sa garde à vue, la jeune femme, qui a gran­di dans une fa­mille ca­tho­lique et s’est « conver­tie à l’is­lam en 2010 », a re­la­té son quo­ti­dien dans les rangs de l’EI en dé­bu­tant par les rai­sons de son retour. « A la fin, en Sy­rie, j’avais tel­le­ment peur que ma pra­tique et mon en­ga­ge­ment s’en sont amoin­dris, dit-elle d’em­blée. J’étais plus re­li­gieuse en France, parce que j’étais plus se­reine. Et puis, là-bas, il n’y avait fi­na­le­ment pas beau­coup de gens pieux. »

Ma­non as­sure avoir vou­lu re­joindre « la terre de Shâm » (une ré­gion al­lant de la Sy­rie au Li­ban en pas­sant par Is­raël, la Jor­da­nie et les ré­gions arabes fron­ta­lières de la Tur­quie) pour vivre « plei­ne­ment sa re­li­gion et s’in­ves­tir au ni­veau hu­ma­ni­taire no­tam­ment après avoir vu les bom­bar­de­ments sur Alep ». La jeune femme, qui se fait ap­pe­ler Yas­mine, re­late avoir sur­tout ren­sei­gné des « soeurs » qui vou­laient faire comme elle. « Je les ai­dais à ve­nir, tan­dis que mon ma­ri ai­dait les hommes, pré­cise-t-elle. J’ai com­men­cé à faire ça en sep­tembre 2014. A cette époque, j’avais l’im­pres­sion d’être une se­cré­taire. Je par­lais à tel­le­ment de soeurs sur In­ter­net ! »

ELLE LÉ­GI­TIME LES AT­TEN­TATS

A la ques­tion de sa­voir com­bien de jeunes Fran­çaises ont été « conseillées » par ses soins, la dji­ha­diste af­firme qu’il y en « avait beau­coup ». « Je ne sais pas s’il y avait des mi­neures. Mais on ne par­lait pas d’âge, se dé­douane-t-elle. Je leur conseillais de prendre l’avion jus­qu’à Is­tan­bul, en Tur­quie, puis le bus jus­qu’à Ga­zian­tep et après je pou­vais leur four­nir un nu­mé­ro de pas­seur que j’avais eu par mon ma­ri, dé­taille-t-elle en­core. Je leur di­sais com­ment s’ha­biller, com­ment ru­ser pour pas­ser la fron­tière. » Pour fi­nir de les convaincre, Ma­non-Yas­mine confie que « sur le quo­ti­dien, je leur di­sais qu’il y avait des écoles, com­ment on fai­sait pour vivre. De toute fa­çon, s’il n’y avait pas de bom­bar­de­ment ou d’exac­tion, c’était la vie nor­male (sic) ».

Dans le même temps, la jeune femme avoue avoir été « té­moin de la dé­ca­pi­ta­tion d’hommes » de­puis la fe­nêtre de sa mai­son alors qu’elle loge à Al-Bab, dans le nord de la Sy­rie, mais elle af­firme n’avoir ja­mais « pris les armes ». « J’ap­par­te­nais à l’Etat is­la­mique comme mon ma­ri, sans tou­te­fois avoir prê­té al­lé­geance parce que les femmes ne le font pas, pour­suit-elle. Les femmes ne com­battent pas. Je sor­tais avec une arme, un fu­sil d’as­saut ka­lach­ni­kov, quand je suis ar­ri­vée. Je sa­vais le dé­mon­ter et le la­ver mais je n’ai ja­mais ti­ré avec. J’avais trop peur. Mon ma­ri avait deux ka­lach­ni­kovs et un autre flingue. Après, ce­la a été in­ter­dit aux femmes par le chef de la ré­gion d’Alep. Je pense que c’était pour l’image de l’EI. »

Apro­pos­de­son­ma­ri,el­le­con­cède qu’il a été en­rô­lé, un temps, au­sein­de­la­bri­ga­de­fran­co­phone d’« Omar Om­sen » — alias Omar Dia­by, un des prin­ci­paux re­cru­teurs de dji­ha­distes fran­çais — avant d’être em­ployé « dans la po­lice ». « Il avait un sa­laire de 100 $, 50 pour lui et 50 pour moi, ajoute-t-elle. Au dé­but, on vi­vait bien. Après, le cours du dol­lar a chan­gé et tout a été plus com­pli­qué. » La dji­ha­diste ex­plique aus­si avoir été opé­rée de « kystes » en Sy­rie. « A Man­bidj, il y a un très grand hôpital qui s’ap­pelle Aï­cha, il est di­ri­gé par l’El, té­moigne-telle. Ce sont des ci­vils qui y tra­vaillent. Tout le monde peut y al­ler, c’est gra­tuit. Il n’y avait pas de Fran­çais dans le per­son­nel mé­di­cal. » « J’ap­plique la cha­ria, in­siste-t-elle quand on l’in­ter­roge sur son ob­ser­vance de la re­li­gion. Ceux qui pra­tiquent un is­lam mo­dé­ré ne pra­tiquent pas bien. Pour moi, ma pra­tique de l’is­lam n’était pas com­pa­tible avec ma pré­sence en France. »

Ma­non-Yas­mine lé­gi­time aus­si les at­ten­tats s’il s’agit de « se dé­fendre », tout en pré­ci­sant qu’il ne faut pas vi­ser des « ci­vils ». Pour­tant, au fil de ses conver­sa­tions avec de jeunes can­di­dates au dji­had, elle leur conseille de se faire«ex­plo­se­rou­de­se­pro­cu­rer des armes et tuer » en France au cas où elles ne pour­raient pas re­joindre la Sy­rie… Ma­non-Yas­mine a été pla­cée en dé­ten­tion pro­vi­soire pen­dant plu­sieurs mois avant d’être fi­na­le­ment li­bé­rée dans l’at­tente de son pro­cès.

« CEUX QUI PRA­TIQUENT UN IS­LAM MO­DÉ­RÉ NE PRA­TIQUENT PAS BIEN » « JE LEUR DI­SAIS COM­MENT S’HA­BILLER, COM­MENT RU­SER POUR PAS­SER LA FRON­TIÈRE »

Ra­q­qa (Sy­rie), mars 2015. Les femmes, en plus de leur rôle de mères des fu­turs sol­dats du ca­li­fat, re­crutent et or­ga­nisent la ve­nue de jeunes can­di­dates au dji­had.

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