La­volte-fa­ced’un­pré­si­dent­sou­sin­fluence

Le Parisien (Paris) - - FAIT DU JOUR - JANNICK ALIMI

MAR-A-LA­GO, FLO­RIDE. C’est de sa ré­si­dence pri­vée où il re­ce­vait à dî­ner Xi Jin­ping, le nu­mé­ro un chi­nois, que Do­nald Trump, le 45e pré­sident des Etats-Unis, a ap­pris jeu­di soir (4 heures ven­dre­di en France) au monde, que l’Amé­rique ve­nait de frap­per le ré­gime sy­rien, à la sur­prise gé­né­rale.

« Mar­di, le dic­ta­teur sy­rien Ba­char al-As­sad a lan­cé une horrible attaque avec des armes chi­miques contre des ci­vils in­no­cents. Même de beaux bé­bés ont été cruel­le­ment as­sas­si­nés dans cette attaque vé­ri­ta­ble­ment barbare. Au­cun en­fant de Dieu ne de­vrait avoir à su­bir une telle hor­reur », a dé­cla­ré le chef de l’Etat amé­ri­cain.

« C’est un réel chan­ge­ment de po­li­tique. Trump s’était en­ga­gé vis-à-vis de ses élec­teurs sur le thème America First

(l’Amé­rique d’abord), sou­ligne Cé­lia Belin, cher­cheuse as­so­ciée à l’uni­ver­si­té Pa­ris II*. Au­jourd’hui, il se dé­dit. Et même s’il se jus­ti­fie en ar­guant de la lutte contre le groupe Etat is­la­mique et de la dé­fense des in­té­rêts vi­taux des Etats-Unis et de ses al­liés, ce­la reste une dé­ci­sion très sur­pre­nante. »

Sur­pre­nant, en ef­fet, alors qu’il y a quelques jours, ses proches mar­te­laient : « As­sad ne peut être re­le­vé de ses fonc­tions que par les Sy­riens. » Ré­cem­ment, une par­le­men­taire s’était même ren­due à Da­mas, à la de­mande de Trump, pour éta­blir des contacts avec le dic­ta­teur sy­rien.

LES RAP­PORTS DE FORCE CHANGENT À LA MAISON-BLANCHE

Trump, star de la té­lé­réa­li­té et ins­tinc­tif as­su­mé, aurait-il pris cette dé­ci­sion sous le simple coup de l’émo­tion ? Son raid pu­ni­tif se­rait-il la réac­tion im­pul­sive de cette « America great again » qui lui est si chère face aux pro­vo­ca­tions in­sup­por­tables d’As­sad et de son al­lié Pou­tine ? Tout est pos­sible avec l’im­pré­vi­sible mil­liar­daire, en dif­fi­cul­té sur le plan in­té­rieur de­puis son échec à abro­ger l’Oba­ma­care. Dif­fi­cile pour­tant de cer­ti­fier une telle hy­po­thèse. Même s’il n’a pas consul­té le Congrès, c’est à l’is­sue de dis­cus­sions avec ses plus proches conseillers qu’il a don­né le feu vert pour les frappes.

Cette dé­ci­sion illustre sur­tout la réor­ga­ni­sa­tion des cercles d’in­fluence qui gra­vitent au­tour du pré­sident.

Contraint de dé­mis­sion­ner pour sa proxi­mi­té pré­su­mée avec la Rus­sie, Mi­chael Flynn a lais­sé sa place de conseiller à la sé­cu­ri­té na­tio­nale à la Mai­sonB­lanche à Her­bert McMas­ter. Aux cô­tés de James Mat­tis, se­cré­taire à la Dé­fense, et de John Kel­ly, char­gé de la sé­cu­ri­té in­té­rieure, ce théo­ri­cien mi­li­taire est de­ve­nu l’un des hommes forts de l’ad­mi­nis­tra­tion Trump. Or ces trois généraux plaident pour une pré­si­dence plus conven­tion­nelle. Mais ce sont aus­si et sur­tout les rap­ports de force dans l’en­tou­rage po­li­tique de Trump qui sont à l’ori­gine de cette volte-face. « Jusqu’à pré­sent, c’était la vi­sion na­tio­na­liste et an­ti-is­la­miste qui primait, ex­plique un édi­to­ria­liste du New Yorker, un des ma­ga­zines les mieux in­for­més aux EtatsU­nis. Cette vi­sion, ados­sée à un axe Trump-Pou­tine, ten­dait à re­mettre en cause tout l’ordre mon­dial de l’après-guerre. Or, Steve Ban­non, le sul­fu­reux conseiller po­li­tique de Trump, qui en est l’in­car­na­tion, vient d’être éjecté du Con­seil na­tio­nal de sé­cu­ri­té. » Les mon­dia­listes, pour­fen­deurs de l’iso­la­tion­nisme di­plo­ma­tique et du pro­tec­tion­nisme éco­no­mique (po­si­tions dé­fen­dues par le can­di­dat Trump) sortent ga­gnants de ce grand re­mue-mé­nage. Avec pour por- te-dra­peau le gendre du pré­sident, Ja­red Ku­sh­ner, et Ga­ry Cohn, son prin­ci­pal conseiller pour les af­faires éco­no­miques.

Au­jourd’hui, Trump, qui a dé­mon­tré sa ca­pa­ci­té à agir vite et fort, semble re­cueillir l’as­sen­ti­ment d’une grande par­tie des Amé­ri­cains ; des ré­pu­bli­cains qui veulent ré­ta­blir un rap­port de force avec Mos­cou, mais aus­si des dé­mo­crates comme Hilla­ry Clin­ton, ex-ri­vale du pré­sident et chef de la di­plo­ma­tie des pre­mières an­nées Oba­ma. Mais pour com­bien de temps en­core ?

« Si Trump se li­mite à une frappe, l’opi­nion pu­blique amé­ri­caine le sou­tien­dra. Son élec­to­rat se­ra sa­tis­fait de cette dé­mons­tra­tion de force, es­time Cé­lia Belin. Mais il ne faut pas que ces frappes ci­blées se trans­forment en in­ter­ven­tion, voire en une confron­ta­tion avec Mos­cou et Té­hé­ran. Trump pren­drait alors un risque mi­li­taire mais sur­tout po­li­tique. »

SI TRUMP SE LI­MITE À UNE FRAPPE, L’OPI­NION PU­BLIQUE AMÉ­RI­CAINE LE SOU­TIEN­DRA” CÉ­LIA BELIN, DE L’UNI­VER­SI­TÉ PA­RIS II

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