Fla­vie Fla­ment se bat pour les vic­times de viol

Dans un rap­port re­mis au­jourd’hui, l’ani­ma­trice Fla­vie Fla­ment, qui a ré­vé­lé avoir été vio­lée dans son en­fance, pro­pose que les vic­times mi­neures au mo­ment des faits puissent por­ter plainte jus­qu’à l’âge de 48 ans.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR LOUISE COLCOMBET

DANS «LA CONSO­LA­TION», ré­cit bou­le­ver­sant pa­ru en oc­tobre 2016, Fla­vie Fla­ment ré­vé­lait avoir été vio­lée à l’âge de 13 ans par le pho­to­graphe Da­vid Ha­mil­ton. Un témoignage qui avait per­mis de po­ser pu­bli­que­ment la ques­tion de la pres­crip­tion pé­nale re­la­tive aux viols com­mis sur mi­neurs. Le dé­lai pour por­ter plainte est ac­tuel­le­ment de vingt ans après la ma­jo­ri­té, soit à l’âge de 38 ans maxi­mum — trop peu aux yeux des vic­times, sou­vent mu­se­lées par la honte, la peur, ou le phé­no­mène d’amné­sie trau­ma­tique. Nom­mée avec un ma­gis­trat ho­no­raire à la tête d’une mis­sion de consen­sus pour étu­dier cette ques­tion, l’ani­ma­trice re­met­tra son rap­port ce ma­tin à la mi­nistre des Droits des femmes Lau­rence Ros­si­gnol. Avec une re­com­man­da­tion forte : por­ter le dé­lai de pres­crip­tion à trente ans après la ma­jo­ri­té.

Cette ques­tion a dé­jà fait l’ob­jet de nom­breux dé­bats. En quoi votre mis­sion est-elle dif­fé­rente ?

FLA­VIE FLA­MENT. Nous avons me­né du­rant trois mois des au­di­tions et réuni des ac­teurs de la vie lé­gis­la­tive, du monde ju­di­ciaire, des psy­chiatres, mais aus­si des vic­times. C’était im­por­tant, car on consi­dère trop sou­vent qu’elles sont di­mi­nuées par leur trau­ma­tisme et n’au­ront pas un avis éclai­ré… L’autre ori­gi­na­li­té de cette mis­sion est d’avoir fait ve­nir des neu­ro­logues pour do­cu­men­ter le concept mé­con­nu d’amné­sie trau­ma­tique.

Vous-même avez souf­fert dece syndrome…

Cette forme d’amné­sie, cou­rante chez les vic­times d’abus sexuels, par­ti­cu­liè­re­ment chez les en­fants, en­trave la pa­role. Les souve­nirs re­font sur­face avec une grande vio­lence, sou­vent bien des an­nées après. Comme d’autres, je me suis heur­tée au mur de la pres­crip­tion. L’ima­ge­rie médicale per­met pour­tant de dé­mon­trer scien­ti­fi­que­ment l’exis­tence d’un trau­ma­tisme, qui se tra­duit par une atro­phie de cer­taines par­ties du cer­veau. Il est en­core dif­fi­cile de le da­ter et d’en don­ner la na­ture mais, pour moi, c’est l’ave­nir. C’est une forme de preuve qui vient confor­ter le ré­cit de la vic­time.

Les ju­ristes es­timent que plus de trente ans après les faits, le­man­que­de­preuves et de té­moi­gnages consti­tue un obs­tacle ma­jeur, qui ren­drait les plaintes ca­duques…

Si nous pro­po­sons au­jourd’hui de por­ter le dé­lai de vingt à trente ans après la ma­jo­ri­té de la vic­time, c’est aus­si parce que dans le fu­tur, avec l’in­for­ma­tique no­tam­ment, les preuves se­ront mieux conser­vées. Mais dans bien des cas, no­tam­ment dans mon af­faire qui a fait res­sur­gir une di­zaine de té­moi­gnages qui mon­traient, à des époques dif­fé­rentes, un même mo­dus ope­ran­di, rien ne dit que l’af­faire n’au­rait pas dé­bou­ché sur un pro­cès (NDLR : Da­vid Ha­mil­ton s’est sui­ci­dé après ses ré­vé­la-

tions) ! Le risque d’une im­passe ju­di­ciaire exis­te­ra tou­jours, mais, si les vic­times sont ac­com­pa­gnées, elles dé­ci­de­ront de le cou­rir en toute connais­sance de cause.

Pour­quoi ne pas avoir pro­po­sé la sup­pres­sion to­tale de la pres­crip­tion ?

Nous ne l’avons pas ex­clu, et je garde cette convic­tion pro­fonde qu’il fau­dra y par­ve­nir un jour. Mais l’abo­lir to­ta­le­ment re­vien­drait au­jourd’hui à mo­di­fier l’ar­chi­tec­ture d’en­semble du droit fran­çais. Por­ter le dé­lai à trente ans, en re­vanche, est ap­pli­cable im­mé­dia­te­ment. Nous sug­gé­rons éga­le­ment d’étendre une me­sure mise en place par la bri­gade de pro­tec­tion des mi­neurs de la po­lice ju­di­ciaire pa­ri­sienne. Même en cas de pres­crip­tion, les vic­times peuvent dé­po­ser plainte. Le mis en cause est au­di­tion­né, et la pro­cé­dure ar­chi­vée. C’est un sou­la­ge­ment pour elles d’être en­ten­dues… et de­sin­di­ces­si­la­mê­me­per­sonne est soup­çon­née plus tard.

Le quin­quen­nat s’achève. Ne crai­gnez-vous pas que ces me­sures ne soient ja­mais vo­tées ?

Je ne me suis pas im­pli­quée pen­dant tous ces mois pour lais­ser tout ce­la res­ter lettre morte. Ce rap­port va de­ve­nir pu­blic, et c’est aus­si à nous, ci­toyens, de nous en em­pa­rer, d’in­ter­pel­ler les po­li­tiques s’il le faut. Mais je sens dans l’opi­nion un vé­ri­table mou­ve­ment de fond, la pa­role se li­bère. Il ne se passe pas un jour sans que je ne re­çoive un mail, ou qu’on m’ar­rête dans la rue pour me li­vrer un témoignage…

JE SENS DANS L’OPI­NION UN VÉ­RI­TABLE MOU­VE­MENT DE FOND, LA PA­ROLE SE LI­BÈRE

« JE NE ME SUIS PAS IM­PLI­QUÉE PEN­DANT TOUS CES MOIS POUR LAIS­SER TOUT CE­LA RES­TER LETTRE MORTE »

Fla­vie Fla­ment a elle-même été vic­time d’amné­sie trau­ma­tique à la suite d’un viol.

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