Dans les ci­tés po­pu­laires de Rhône-Alpes

Cette se­maine, avant-der­nière étape pour notre van #moiélecteur, qui a sillon­né l’Au­vergne - Rhô­neAlpes à la ren­contre de la France des ban­lieues.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - DENOSENVOYÉSSPÉCIAUX TEXTES : PHI­LIPPE MARTINAT ET FLO­RENCE MÉRÉO PHO­TOS : AR­NAUD DUMONTIER

de hautes tours, des fa­çades dé­cré­pies… notre van #moiélecteur en a croi­sé beau­coup cette se­maine lors de son pé­riple à tra­vers les ban­lieues de Rhône-Alpes. Le dia­logue s’est vite en­ga­gé avec leurs ha­bi­tants. Sou­vent cha­leu­reux, par­fois (ra­re­ment) ten­du… Car au-de­là des cli­chés et des préjugés, « la ban­lieue », qui suit avec beau­coup d’at­ten­tion les méandres de la pré­si­den­tielle, re­gorge d’éner­gie, de ta­lents et d’ini­tia­tives. Seule­ment voi­là, ici comme par­tout, les jeux sont loin d’être faits et beau­coup hé­sitent en­core quant au bul­le­tin qu’ils met­tront dans l’urne le 23 avril. Lé­ger avan­tage à Ma­cron et Mé­len­chon. Mais c’est comp­ter sans l’abs­ten­tion, tra­di­tion­nel­le­ment plus éle­vée dans les quar­tiers po­pu­laires.

AU CHAM­BON, LE SPECTRE DU FN

Mais ils sont où les fron­tistes ? Au Cham­bon-Feu­ge­rolles (Loire), le FN réa­lise des scores stra- to­sphé­riques (au­tour de 40 % dans cer­tains bu­reaux de vote lors des der­nières élec­tions ré­gio­nales), mais ses mi­li­tants lo­caux — s’ils existent — sont pour le moins dis­crets. Per­sonne ce lun­di ma­tin sur le pe­tit mar­ché de tis­sus et autres ba­bioles. Dans cette an­cienne ville minière, on n’est pas trop fier d’af­fi­cher sa pré­fé­rence pour Ma­rine Le Pen. « Ici, les gens n’en parlent pas », glisse tout bas une com­mer­çante. « Il y a le chô­mage, les fi­nances, alors les gens votent FN », ex­plique, fa­ta­liste, Ka­dir, 53 ans, à la re­cherche d’un em­ploi d’ai­de­ma­çon. « Par­fois, on est sur­pris, en dis­cu­tant avec des gens, de dé­cou­vrir qu’ils votent pour l’ex­trême droite », té­moigne Da­li­la, ou­vrière frai­seuse croi­sée sur le che­min du tra­vail.

Même le maire de centre droit, Jean-Fran­çois Bar­nier, s’étonne : « Il y a des élec­tions où le vote FN flambe dans cer­tains quar­tiers, et pour­tant ces gens conti­nuent de voter pour moi la fois d’après. » Les rares ha­bi­tants qui fi­nissent par dire avoir en­vie de voter Le Pen ex­priment une in­sa­tis­fac­tion vis-à-vis des po­li­tiques, mê­lée de craintes pour le fu­tur. « On se de­mande où on va », s’in­quiète Phi­lippe, un fonc­tion­naire ter­ri­to­rial. Mais c’est sur­tout l’in­sé­cu­ri­té qui est poin­tée du doigt. L’in­cen­die ré­cent d’une tren­taine de voi­tures n’a pas ra­me­né la sé­ré­ni­té.

À SAINT-ÉTIENNE, LES MI­GRANTS S’IN­VITENT DANS LA CAM­PAGNE

« Mon Dieu, j’en ai des choses à dire », pré­vient le père Rif­fard en voyant ar­ri­ver notre van ce mar­di. Dans son église Sainte-Claire, en plein coeur du quar­tier sen­sible de Mon­trey­naud, à SaintE­tienne (Loire), une di­zaine de mi­grants sont ras­sem­blés dans une grande salle. « Je tra­vaille sur ma de­mande d’asile », in­dique un Gui­néen. Il y a quelques mois, le cu­ré s’est re­trou­vé sur les bancs du tri­bu­nal, som­mé par la jus­tice de ne plus ac­cueillir les sans-pa­piers la nuit, comme il le fai­sait de­puis des an­nées. « Il y a eu dans l’église jus­qu’à 80 ma­te­las. Ce n’était pas par plai­sir mais par dé­faillance de l’Etat, tonne le re­li­gieux de 72 ans aux épaules voû­tées. La consé­quence du ju­ge­ment est que des gens se re­trouvent à la rue. »

Le père Rif­fard ne nous confesse pas pour qui il vo­te­ra mais il a re­gar­dé les pro­grammes : « Sur les mi­grants, Mé­len­chon et Ha­mon disent des choses qui ne sont pas in­in­té­res­santes. Ma­cron, c’est de l’eau tiède. » Alors, aux pré­ten­dants à la fonc­tion (presque) su­prême, l’homme de foi lance un ap­pel : « Ac­cueillir n’est pas for­cé­ment s’ap­pau­vrir. Si la mi­gra­tion a un coût, elle ap­porte aus­si une ri­chesse. Je n’ai pas peur de dire qu’en France nous avons la place. Ce­la n’est pas ch­ré­tien, juste ci­toyen. »

HA­MON NOUS DRIBBLE AU CHAUDRON

A quelques rues de l’église du père Rif­fard, se trouve le my­thique Chaudron des Verts (les joueurs de foot, pas le par­ti !) « J’at­tends le pe­tit Ben, et vous ? » nous in­ter­pelle Yan­nick, prof de ly­cée. Sur­prise, Be­noît Ha­mon est ici, en cam­pagne sur la thé­ma­tique sport et san­té. A sa sor­tie du stade, le can­di­dat du PS re­marque notre long vé­hi­cule gris acier. « Dites donc, elle est grosse votre voi­ture. Vous cir­cu­lez vrai­ment de­dans ? Ça vient d’où ? » in­ter­roge-t-il. Une fois à l’in­té­rieur, il re­vient sur la né­ces­si­té de re­con­naître le sport comme une thé­ra­pie. Yan­nick, son fervent sup­por­teur, est ra­vi : « A Saint-Etienne, il ne peut que se sen­tir bien : on a vo­té à 60 % pour lui à la pri­maire. Il est le seul à ne pas se prendre pour un sau­veur. Et, lui, il a des idées », va droit au but le mi­li­tant.

DANS LA BAN­LIEUE DE LYON MA­CRON PROSPÈRE

D’une ci­té l’autre, c’est un re­frain que nous avons sou­vent en­ten­du de la part de Fran­çais d’ori­gine magh­ré­bine : Ma­cron sé­duit. Et par­fois même sans mo­dé­ra­tion. Bou­ba­ker, 42 ans, com­mer­çant sur le mar­ché d’Oul­lins (Rhône), dans la ban­lieue de Lyon : « Ses idées, sa per­sonne, tout ce qui sort de sa bouche me plaît. Il n’est pas dans l’at­taque des autres. En 2012, je n’avais pas vo­té, là c’est lui qui me ra­mène aux urnes. » Nas­ser, lui, traîne son en­nui aux

Min­guettes, à Vé­nis­sieux (Rhône). Ce chô­meur, père de quatre en­fants n’ira pas voter, « mais ma femme, aide-soi­gnante, elle, veut voter pour Ma­cron ».

Ab­del Bel­mo­ka­dem, en­tre­pre­neur dans le sec­teur so­cial et so­li­daire dans l’Est lyon­nais, le constate : « Ma­cron est en train de faire un car­ton dans les ci­tés. N’im­porte quel jeune de ban­lieue rêve d’être pa­tron. Qui re­pré­sente ça au­jourd’hui ? Il n’y en a pas beau­coup. » Mé­fiant vis-à-vis des po­li­tiques, le di­rec­teur de Nes & Ci­té re­fuse pour­tant d’af­fi­cher sa pré­fé­rence. Za­hia, ve­nue ac­com­pa­gner ses pe­tits-en­fants au club de l’AS Min­guettes, se dis­tingue : c’est Be­noît Ha­mon qu’elle pré­fère. Mais son amie Ka­ri­ma, mère de trois jeunes en­fants, la re­cadre vite : « Tu vas faire un vote in­utile. Moi je vais voter Ma­cron pour ne pas avoir à choi­sir au deuxième tour entre Fillon et Le Pen. »

À OUL­LINS, ON N’Y COM­PREND PLUS RIEN

Jour de mar­ché ce jeu­di ma­tin à Oul­lins. Une ban­lieue de Lyon pas­sée du rouge au bleu, du PCF à la droite ver­sion LR. Les tracts sont gratuits et abon­dants. Un ba­taillon de mé­len­cho­nistes est pos­té à l’en­trée. Les mi­li­tants pro-Fillon oc­cupent les al­lées et deux sup­por­teurs de Ma­rine Le Pen au cu­rieux look ba­ba co­ol res­tent dans un coin. C’est fou pour­tant le nombre de gens qui as­surent être en­core in­dé­cis. « On a l’im­pres­sion qu’ils disent tous la même chose, j’ai tou­jours vo­té, mais là je ne sais plus », as­sure Fran­çois, un re­trai­té, en choi­sis­sant sa sa­lade. « Non, je ne sais tou­jours pas pour qui je vais voter, ex­plique une dame d’un cer­tain âge. Mais je sais pour qui je ne vo­te­rai pas : Fillon et Le Pen. » Il y a ceux qui as­surent que leur vote « mû­rit pe­tit à pe­tit ». Et bon nombre qui semblent bien par­tis pour hé­si­ter jusque dans l’iso­loir. Et tous de s’éton­ner avec l’ac­cent de Gui­gnol : « On n’y com­prend plus rien ! »

À VILLEURBANNE, L’AP­PEL AU VOTE DE L’IMAM

Cette se­maine, Az­ze­dine Ga­ci le re­di­ra aux fi­dèles qui fré­quentent sa mos­quée : « Peu im­porte pour qui, mais al­lez voter. » A Villeurbanne, une ville pauvre au nord-est de Lyon, l’imam a tou­jours oeu­vré contre l’abs­ten­tion. « Mais cette an­née, il faut aus­si faire face aux sa­la­fistes qui ap­pellent les mu­sul­mans à ne pas al­ler aux urnes, parce que ce ne se­rait pas ha­lal », souffle le dé­ter­mi­né re­li­gieux de 53 ans.

Dé­fen­seur de la prière en langue fran­çaise, cet en­sei­gnant­cher­cheur en phy­sique a eu une idée pour le moins aty­pique en voyant Jean-Luc Mé­len­chon se dé­dou­bler en mee­ting grâce à un ho­lo­gramme… Pour­quoi ne pas faire pa­reil pour les imams lors du très sui­vi prêche du ven­dre­di ? L’ob­jec­tif : contour­ner le manque de for­ma­tion des imams et la ten­ta­tion de la ra­di­ca­li­sa­tion. Az­ze­dine Ga­ci, qui étu­die l’ho­lo­gra­phie avec ses élèves, a exa­mi­né de près cette pos­si­bi­li­té et l’a sou­mise à la com­mu­nau­té sur Fa­ce­book. « C’est clai­re­ment trop cher. Pour l’ins­tant… » sou­rit-il.

À ÉCHIROLLES, LA FA­TIGUE DES CLASSES MOYENNES

Der­rière l’étouf­fante cein­ture d’im­meubles ro­sâtres, un vé­ri­table pou­mon vert s’ouvre en pleine ci­té des Granges à Echi­rolles (Isère). « La jour­née, c’est le pa­ra­dis mais le soir, c’est l’en­fer », ru­mine Alain, quin­qua qui pro­mène son chien dans le parc Mau­rice-Tho­rez ce ven­dre­di. « Il y a des bandes de jeunes, qui hurlent, crachent en in­vo­quant Al­lah, squattent… Nous sommes à quelques rues de Gre­noble mais on se croi­rait dans un mi­cro­cosme », ex­plique se­rei­ne­ment l’élec­teur de gauche qui ne vo­te­ra pas cette an­née mais « re­fuse tous les ex­trêmes ». Quand ce pra­ti­cien hos­pi­ta­lier a ache­té ici il y a quelques an­nées, le quar­tier était en­core « calme ». « Tout s’est ac­cé­lé­ré, je pense à re­vendre mais le prix de l’im­mo­bi­lier a chu­té en flèche. Alors le week-end, je prends la poudre d’es­cam­pette. »

« Il n’y a pas d’in­té­rêt pour les classes moyennes du quar­tier », sou­lève Ha­med, croi­sé plus loin. C’est l’une des rai­sons pour la­quelle Alain est « fa­ti­gué » de la po­li­tique : « Quand on parle ban- lieue, on parle du chô­mage des jeunes, de leurs ga­lères, mais ja­mais de ce que les classes moyennes y en­durent. On ne compte pas et quand on n’est pas content, c’est à nous de par­tir. »

À GRE­NOBLE, UN COUP DE VERT ET UN COUP DE VENT

Ba­lade à vé­lo avec Eric Piolle, le maire éco­lo de Gre­noble. Elu en mars 2014 à la tête d’une coa­li­tion Verts-Al­ter­na­tifs-Par­ti de gauche (Mé­len­chon), il a aus­si­tôt fait par­ler de lui en en­le­vant les pan­neaux de pu­bli­ci­té 4 x 3 qui « pol­luaient » sa ville. « C’est un choix po­li­tique », as­sume-t-il mal­gré le manque à ga­gner. Il est bien dé­ci­dé à re­ver­dir Gre­noble, y com­pris les quar­tiers po­pu­laires. « Il y avait tous les ans 300 arbres de moins dans la ville, main­te­nant c’est fi­ni, on en re­plante », ex­plique-t-il tout fier. La vi­tesse des voi­tures est dé­sor­mais li­mi­tée à 30 km/h dans la qua­si-to­ta­li­té de la ville, moins pour lut­ter contre la pol­lu­tion que pour faire chu­ter la mor­ta­li­té due aux ac­ci­dents.

Au centre de la ville — cu­rieu­se­ment, l’hô­tel de ville est ex­cen­tré — on rac­com­mode le tis­su urbain en fai­sant sur­gir un éco­quar­tier qui ma­rie­ra ha­bi­tat so­cial et pri­vé. Une « au­to­route à vé­lo » pas­se­ra à proxi­mi­té. Ré­sul­tat de la « gué­rilla » me­née par son pré­dé­ces­seur à la mai­rie, le so­cia­liste Jé­rôme Sa­far, qui n’a ja­mais ac­cep­té sa dé­faite ? Piolle a ap­por­té son sou­tien à Mé­len­chon, ce dont il s’est ex­pli­qué de­vant notre van. De quoi ré­duire à néant l’ac­cord Ha­mon-Verts pour la pré­si­den­tielle.

Le Cham­bon-Feu­ge­rolles (Loire), lun­di. Dans cette an­cienne ville minière, Ma­rine Le Pen fait de bons scores… en toute dis­cré­tion.

Villeurbanne (Rhône), mer­cre­di. L’imam Az­ze­dine Ga­ci, dé­fen­seur de la prière en fran­çais, lutte contre l’abs­ten­tion et doit « faire face aux sa­la­fistes qui ap­pellent à ne pas al­ler aux urnes ».

Saint-Etienne (Loire), mar­di. Dans son église Sainte-Claire, en plein coeur du quar­tier sen­sible de Mon­trey­naud, le père Rif­fard aide des mi­grants et pointe « la dé­faillance de l’Etat ».

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