Avec Hol­lande, en cam­pagne pour l’hon­neur

S’il n’est pas can­di­dat, le chef de l’Etat mul­ti­plie les dé­pla­ce­ments pour dé­fendre son bi­lan et mettre en garde contre les po­pu­lismes. Re­por­tage et confi­dences à une se­maine du pre­mier tour.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - DENOTREENVOYÉESPÉCIALE AVADJAMSHIDIÀBESANÇON ETSOCHAUX(DOUBS)

DRÔLE DE SCÈNE

de cam­pagne. Des di­zaines d’ou­vriers en­tourent le pré­sident, jouent des coudes pour im­mor­ta­li­ser leur visage à cô­té de ce­lui du chef de l’Etat. « Elle est bonne, la photo ? » ba­dine Fran­çois Hol­lande. Pen­dant de longues mi­nutes, il prend la pose, goûte chaque ins­tant de ces bains de foule im­pro­vi­sés, sa­voure ces mo­ments d’une po­pu­la­ri­té qui lui au­ra tant fait dé­faut.

Alors que le pou­voir s’ap­prête à le quit­ter, dans un mois à peine, alors que les concur­rents en­ga­gés dans la course à sa suc­ces­sion se dé­chirent, le pré­sident est lui aus­si en cam­pagne. Une cam­pagne pa­ral­lèle, me­née à l’abri des ca­mé­ras ai­man­tées par d’autres can­di­dats. Mais une cam­pagne tout de même, comme une course ef­fré­née avec trois ou quatre dé­pla­ce­ments par se­maine. Pour la dé­fense de son bi­lan, contre les po­pu­lismes. EN PRI­VÉ, DES MOTS RUDES CONTRE LE CAN­DI­DAT DE LA FRANCE IN­SOU­MISE Ce ven­dre­di dans le Doubs, à Be­san­çon puis à So­chaux, sur les sites de deux fleu­rons de l’in­dus­trie au­to­mo­bile fran­çaise, le pré­sident est ve­nu « en­voyer des mes­sages sub­li­mi­naux », comme il dit. « Ce n’est pas lui qui de­vrait être là, ré­prouve un proche du pré­sident. Mais Be­noît Ha­mon et Em­ma­nuel Ma­cron. L’un parce qu’il a été mi­nistre de l’Eco­nomie so­ciale, l’autre parce qu’il a été mi­nistre de l’In­dus­trie. »

Pour Hol­lande, ces vi­sites conçues pour mettre en garde contre les ex­trêmes sont aus­si une fa­çon d’exis­ter dans ce mo­ment si par­ti­cu­lier… et de dis­tri­buer les mau­vais points à ceux qui pré­tendent lui suc­cé­der. Que de re­proches sur la « non­cam­pagne » de ceux qui se dis­putent le pou­voir su­prême ! Le cré­pus­cule du pré­sident est aigre-doux. « Au­cun thème ne se se­ra im­po­sé, constate-t-il en pe­tit co­mi­té. De­puis no­vembre, avec les primaires, on a par­fois été dans la téléréalité. »

Avec des cas­se­roles, des pe­tites phrases, comme celle de Fran­çois Fillon. « Je ne vous de­mande pas de m’ai­mer, je vous de­mande de me sou­te­nir », avait im­plo­ré le can­di­dat des Ré­pu­bli­cains à ses sup­por­teurs. « Fillon se trompe, on ne suit pas quel­qu’un que l’on n’aime pas », as­sène un proche du pré­sident. Hol­lande avait pro­mis de ne pas se mê­ler de cette ba­taille élec­to­rale. Il le fait, pour­tant. Plus que ja­mais pré­sident nor­mal, pas­sion­né de po­li­tique comme le sont ses conci­toyens, mais en bran­dis­sant cette in­quié­tude lan­ci­nante : à qui re­met­tra-t-il les clés du pou­voir, dans un mois ? Quel que soit le ver­dict des urnes, il ne sé­che­ra pas le pas­sage de té­moin.

« Bien sûr que je se­rai là. C’est la tra­di­tion. C’est mon de­voir. C’est la Ré­pu­blique, nous confie-t-il. Ce n’est pas la même chose de trans­mettre le pou­voir à un op­po­sant po­li­tique ou à un an­cien membre de mes gou­ver­ne­ments. » Un fi­dèle ajoute : «Vous­pen­sez­que­ce­se­rait­pour lui une sa­tis­fac­tion de re­mettre les codes nu­cléaires — c’est une image, on ne les trans­met pas — à Ma­rine Le Pen ? »

Alors le pré­sident mène cette cam­pagne en creux et tente d’at­ti­rer le re­gard sur ce qu’il consi­dère être les réus­sites de son quin­quen­nat, comme sur les traces de ces in­dus­tries flo­ris­santes et mon­dia­li­sées, qui ne pour­raient sur­vivre au « re­pli sur soi » de la France sur ses fron­tières.

« Le débat po­li­tique est confus, simpliste, incertain, jus­ti­fiet-il. Il faut éclairer au­tant que pos­sible. On ne joue pas avec la dé­mo­cra­tie. Par­ler est utile. » Pour faire « bais­ser le Front na­tio­nal » et « son pro­gramme dan­ge­reux ». Pour mettre en garde contre « tous les po­pu­lismes qui prennent l’Eu­rope pour cible et pré­tendent nous re­ti­rer du monde ». Y com­pris ce­lui de Jean-Luc Mé­len­chon, en pleine dy­na­mique dans cette der­nière ligne droite. Deux po­pu­lismes qui ont des « fac­teurs com­muns », d’après lui. « Mais je ne les confonds pas, as­sure le chef de l’Etat. Les va­leurs ne sont pas les mêmes. »

En pri­vé, le pré­sident a aus­si des mots très rudes contre le can­di­dat de la France in­sou­mise, in­quiet des changements d’al­liances que ce der­nier pré­co­nise. C’est peu dire qu’il ne porte pas le style du tribun dans son coeur, que son en­tou­rage com­pare même à Beppe Grillo (l’hu­mo­riste eu­ros­cep­tique ita­lien). Quant à ses mee­tings, qui font salles combles, à son ho­lo­gramme ? « Une cam­pagne ne se ré­duit pas à des prouesses tech­no­lo­giques ou à des clips. Ce n’est pas un spec­tacle. C’est un conte­nu, des pro­po­si­tions, une vi­sion du monde. C’est la chair qui compte en po­li­tique », dé­nonce, sé­vère, le pré­sident.

Lui en sait quelque chose, alors qu’il ne compte plus le temps pas­sé à mul­ti­plier les sel­fies, cla­quer des bises, ser­rer des mains. « Je vais vo­ter pour lui », ha­sarde un ou­vrier de PSA, vi­si­ble­ment peu au fait du re­non­ce­ment du pré­sident, en dé­cembre. Si le chef de l’Etat n’a pas pu se lan­cer dans sa course, il consi­dère que sa ligne po­li­tique au­rait, elle, pu l’em­por­ter : « J’ai tou­jours pen­sé que l’élec­tion était ga­gnable pour la gauche de gou­ver­ne­ment. »

Alors, comment ex­pli­quer l’in­croyable en­goue­ment que sus­citent les can­di­da­tures po­pu­listes ? « Avec les primaires, les par­tis de gou­ver­ne­ment ont pris des risques sans se pré­mu­nir contre les di­vi­sions. C’est cette si­tua­tion qui a créé des es­paces pour d’autres », ana­lyse Hol­lande. Pour Mé­len­chon à gauche toute, Em­ma­nuel Ma­cron au centre et Ma­rine Le Pen à l’ex­trême droite. LA POS­TURE DE L’EM­PLOI Autre ar­gu­ment avan­cé : la dif­fi­cul­té pour cer­tains à se pro­je­ter dans les ha­bits de chef de l’Etat. Le pré­sident évoque la « trans­mu­ta­tion » né­ces­saire pen­dant la cam­pagne. « Je m’étais moi­même mis psy­cho­lo­gi­que­ment dans cette si­tua­tion. Ce n’est pas de la va­ni­té. C’est de l’an­ti­ci­pa­tion. Ne pas être seule­ment can­di­dat. Etre dé­jà re­gar­dé comme pré­sident et donc se dire que l’on va l’être. » Cet exer­cice doit-il s’opé­rer en sens in­verse ? « Je ne crois pas », lâche Hol­lande, trou­blé. On ne quitte pas sans dou­leur ce cos­tume si convoi­té.

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