Es­cale à Neu­willer, un vil­lage al­sa­cien presque en Suisse

A Neu­willer, la plu­part des ha­bi­tants tra­vaillent chez les Hel­vètes. Dans ce vil­lage al­sa­cien, on vote mas­si­ve­ment à droite. Mais, ici comme ailleurs, tout est cham­bou­lé…

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - DENOSENVOYÉSSPÉCIAUX CHRISTEL BRIGAUDEAU, CHARLES DE SAINT SAU­VEUR (TEXTES) ET YANN FOREIX (PHO­TOS) À NEU­WILLER (HAUT-RHIN)

ON VA BOS­SER CHEZ EUX POUR LES SA­LAIRES, ILS VIENNENT MAN­GER CHEZ

CHER” NOUS POUR PAS

NA­THA­LIE HA­BITE un pa­villon pro­pret plan­té sur un jar­din ti­ré à quatre épingles, dé­co­ré de pe­tites oies de plâtre et cer­né d’une haie taillée à la fa­çon des cré­neaux des châ­teaux forts. Mais le plus éton­nant, dans la mai­son de Na­tha­lie, se trouve aux fe­nêtres : toutes, sauf une, s’ouvrent sur la Suisse. Bien­ve­nue à Neu­willer, le plus hel­vète des vil­lages du Sud al­sa­cien. Le pre­mier can­ton est à un bat­te­ment d’ailes de ci­gogne et l’Al­le­magne à 12 km. Dans cette en­clave pour­tant bien fran­çaise, l’élec­tri­ci­té ar­rive par le ré­seau suisse et les té­lé­phones jouent une to­na­li­té de pays étran­ger. « Car­glass ne vient pas ré­pa­rer les pare-brise : on ne fi­gure pas dans leur liste des com­munes », ri­gole Na­tha­lie, 47 ans, nou­nou au sa­laire de cadre sup.

Comme elle, les trois quarts des ac­tifs de Neu­willer tra­vaillent dans la ré­gion de Bâle, où les émo­lu­ments sont trois à quatre fois su­pé­rieurs à ceux de la France et le chô­mage qua­si in­exis­tant. « Les trois quarts ? Moi, je croyais que c’était presque 100 % », ré­flé­chit Charles, co­losse de 64 ans qui coule une douce re­traite en éle­vant des « che­vaux de ba­lade ». « Il n’y a bien que mon gendre, mais tant qu’il ne parle pas al­le­mand, il ne trou­ve­ra pas. »

DES VOIX DISPERSÉES

La langue, c’est évi­dem­ment la condi­tion pour bé­né­fi­cier des de­niers suisses, qui passent eux aus­si la pe­tite douane en contre­bas du vil­lage. Ils sont nom­breux à ve­nir de Bâle faire leurs courses dans les su­per­mar­chés fran­çais ou s’at­ta­bler le week-end de­vant des plats du jour co­pieux et moins coû­teux. « C’est du don­nant-don­nant. On va bos­ser chez eux pour les sa­laires, ils viennent man­ger chez nous pour pas cher », phi­lo­sophe Charles, qui a « très confor­ta­ble­ment ga­gné sa vie » à dé­bi­ter du bois dans les fo­rêts suisses. Com­bien ? « Hey ho ! On dit pas tout non plus ! » éva­cue-t-il en sou­riant.

Neu­willer, à re­gar­der le re­ve­nu mé­dian de ses ha­bi­tants, est la com­mune la plus riche d’Al­sace, et même de toute la ré­gion Grand-Est. C’est aus­si l’une de celles où la droite prend le plus ses aises dans les urnes. Il y a cinq ans, quand la France por­tait Fran­çois Hol­lande à l’Ely­sée, le vil­lage plé­bis­ci­tait Ni­co­las Sar­ko­zy : 85 % au se­cond tour ! Mais, cette fois, rien ne va plus… Dans ces rues si ran­gées, les in­ten­tions de vote semblent s’être dispersées fa­çon puzzle. Il n’y a guère que Ber­nard, char­cu­tier dans la ville voisine de Ley­men, pour sou­te­nir Fillon sans fi­nas­ser : « J’ai tou­jours vo­té à droite. » Les soup­çons d’em­plois fic­tifs, les cos­tumes ? « C’est mon­té de toutes pièces. » Et pour ce qui est d’avoir fait bos­ser sa fa­mille ? « Tant que ses en­fants ne sont pas fic­tifs, ça ne me dé­range pas, sou­pèse l’ar­ti­san, at­ta­blé à l’au­berge de­vant une soupe aux as­perges. Fillon va re­mettre un cer­tain calme dans le pays. Quand il était au gou­ver­ne­ment, il était car­ré. »

Mi­chel, cadre dans l’im­mo­bi­lier à Bâle, au­rait bien vo­té à droite « comme d’ha­bi­tude »… Mais, di­manche, ce se­ra Ma­rine Le Pen. Les en­nuis du can­di­dat de la droite et les at­ten­tats à Pa­ris l’ont con­vain­cu qu’il était temps de mettre un « bon coup de pied dans la four­mi­lière ». « La France doit ces­ser d’être en­va­hie », jus­ti­fie-til, bien que Neu­willer voie sur­tout pas­ser des ran­don­neurs hel­vètes. « Tu parles sous la co­lère. Ima­gine qu’elle ferme les fron­tières et qu’on re­passe au franc », l’in­ter­rompt Ma­rie, sa belle-fille de 22 ans, qui penche pour Ma­cron. Sa mère Christine, qui nour­rit le poêle en faïence de leur mai­son à co­lom­bages, vo­te­ra blanc après avoir été long­temps so­cia­liste. « La seule du vil­lage, clame-t-elle. Parce que j’ai conscience d’être une pri­vi­lé­giée. Beau­coup de mes co­pines fran­çaises n’ont pas la même vie que nous, qui bos­sons en Suisse. »

LES BUISSONS MAL TAILLÉS

A Neu­willer, où l’herbe est par­ti­cu­liè­re­ment verte, le tout est d’en pro­fi­ter sans os­ten­ta­tion. Il y a bien « quelques jeunes qui roulent en Porsche Cayenne », in­forme un ri­ve­rain, mais « en gé­né­ral, on ne va pas trop faire les pe­tits ma­lins », pour­suit Charles. S’il confesse qu’il « doit tout à la Suisse », l’an­cien bû­che­ron « pré­fère de loin être fran­çais… pour la men­ta­li­té et la fa­çon de vivre ». Il ap­pré­cie les buissons mal taillés, « un peu de désordre » dans le pay­sage de ce cô­té­ci de la fron­tière. Pour di­manche aus­si, il a dé­ci­dé de bous­cu­ler les choses, après avoir tou­jours vo­té à droite, « Gis­card, Chi­rac, Sar­ko­zy… » Il va « ten­ter le coup » d’Em­ma­nuel Ma­cron. « Ce­lui-là, il est frais, ce n’est pas un de ces vieux re­nards. Et puis, je sais bien qu’il était avec Hol­lande, mais il est pas de gauche non plus. »

Neu­willer (Haut-Rhin), lun­di. Christine, la mère (au deuxième

rang), vo­te­ra blanc, Mi­chel, le beau-père, Ma­rine Le Pen et Ma­rie (à droite), Em­ma­nuel Ma­cron.

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