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L‘ac­teur fran­çais est l’un des hé­ros de l’ex­po « Ciao Italia », au mu­sée na­tio­nal de l’His­toire de l’im­mi­gra­tion à Pa­ris, qui ra­conte l’im­plan­ta­tion ita­lienne en France de 1860 à 1960.

Le Parisien (Paris) - - VOTRE DIMANCHE - YVES JAEGLÉ

est une vi­déo de­vant la­quelle presque tous les vi­si­teurs de l’ex­po­si­tion « Ciao Italia » s’ar­rêtent, au mu­sée na­tio­nal de l’his­toire de l’im­mi­gra­tion à Pa­ris. Ils sou­rient, éclatent par­fois de rire. Les pa­roles de Li­no Ven­tu­ra (19191987), né An­gio­li­no Pas­quale Ven­tu­ra dans un quar­tier po­pu­laire de Parme, ré­sonnent très fort, par­ti­cu­liè­re­ment au­jourd’hui. D’abord, il évoque sa mère, qui par­lait un sa­bir fran­co-ita­lo-par­me­san que « per­sonne ne com­pre­nait, à part mon chien ». L’ac­teur des « Ton­tons flin­gueurs » de­vient grave pour par­ler de son double at­ta­che­ment à la France et à l’Ita­lie : « Ma pa­trie va de Lille à Pa­lerme. » Et si on lui de­man­dait­de­choi­sir ?«Ce­gen­re­de­ques­tion m’in­sup­porte », tranche-t-il.

L’an­cien lut­teur et ac­teur n’a de le­çon à re­ce­voir de per­sonne en termes de pa­trio­tisme. En 1926, à 7 ans, il dé­barque, avec sa mère, rue de Ro­main­ville à Mon­treuil-sous­Bois (Seine-Saint-De­nis). Un quar­tier in­sa­lubre qui abrite la com­mu­nau­té ita­lienne. Rat­tra­pé par la guerre, il se re­trouve en­rô­lé dans les troupes de Mus­so­li­ni. Il dé­serte et re­vient en France, où com­mence « un jeu du chat et de la sou­ris » avec la Ges­ta­po, comme il le ra­conte pu­di­que­ment dans ce do­cu­ment té­lé­vi­sé qui date des an­nées 1980. Li­no Ven­tu­ra est l’un des em­blèmes de l’ex­po qui ra­conte l’im­mi­gra­tion ita­lienne en France de 1860 à 1960. A l’école, on le traite de ma­ca­ro­ni. A 8 ans, il aide sa mère qui tra­vaille dans une épi­ce­rie. Son père les a quit­tés. A « l’école de la rue », se­lon ses mots, il exerce des pe­tits mé­tiers : gar­çon d’as­cen­seur, groom, cour­sier puis aide-comp­table dans une so­cié­té où il ren­contre sa femme, Odette, l’été 36, ce­lui du Front po­pu­laire et des pre­miers congés payés. Une his­toire fran­çaise, une vie qui se joue des fron­tières.

Il de­vient lut­teur pro­fes­sion­nel à la fin de la guerre sous le nom d’An­ge­lo Bor­ri­ni, puis Li­no Bor­ri­ni. Mais au­tour du ring, on l’ap­pelle l’Ita­lien. Des amis tran­sal­pins lui si­gnalent que Jacques Be­cker, pour « Tou­chez pas au gris­bi », cherche « une sale gueule ». Un mé­chant. Le fu­tur monstre sa­cré fe­ra tout pour ne pas s’y ré­duire, in­car­nant Jean Val­jean ou un hé­ros de la Ré­sis­tance. Le sculp­teur Cé­sar, son ami, l’ap­pe­lait le Duc de Parme.

« Li­no Ven­tu­ra n’a ja­mais vou­lu choi­sir entre son amour de la France et de l’Ita­lie et c’est ça qui est in­téres- sant. Il re­fu­sait de s’abais­ser à cette ques­tion », note Do­mi­nique Paï­ni, l’un des com­mis­saires de l’ex­po­si­tion, lui-même fils et pe­tit-fils d’émi­grés ita­liens et his­to­rien du cinéma. « C’était une autre époque, celle d’une im­mi­gra­tion heu­reuse, ajoute ce der­nier. Au­jourd’hui, on est dans une am­biance d’in­ter­ro­ga­toire per­ma­nent. Pour­tant, il ne faut pas croire que c’était plus simple. En France, la sé­pa­ra­tion des Eglises et de l’Etat était­très­forte,et­lesI­ta­liens­son­tar­ri­vés avec leur pié­té dé­li­rante et leurs pro­ces­sions. On les re­gar­dait comme des sau­vages. Leurs ex-vo­to sub­sis­tance, dont 2 mil­lions en France. L’Hexa­gone ré­agit très mal, avec une « chasse aux Ita­liens » et des morts en 1881 et 1893. Une pein­ture d’An­ge­lo Tom­ma­si, « Gli Emi­gran­ti » (1896), ra­conte le dé­part en ba­teau. Pho­tos, ta­bleaux, af­fiches, ex­traits de films té­moignent d’une in­té­gra­tion qui se fait par l’usine, mais aus­si par le sport — cy­clistes, foot­bal­leurs —, le cirque des Fra­tel­li­ni, le cinéma de Li­no Ven­tu­ra à Al­do pas­saient pour de l’in­té­grisme. »

En ce jour de pré­si­den­tielle, Do­mi­nique Paï­ni n’es­quive pas l’ac­tua­li­té du pro­pos : « On pour­rait faire une ex­po­si­tion aus­si drôle et riche sur l’im­mi­gra­tion magh­ré­bine, qui a don­né tel­le­ment d’ac­teurs, de foot­bal­leurs. » Avant Zi­dane, Pla­ti­ni. Li­no le dur a fon­du en larmes à Sé­ville, le 8 juillet 1982, aux pre­mières loges de la dé­faite de la France face à l’Al­le­magne en de­mi-fi­nale de la Coupe du monde. Avant de pleu­rer de joie quand l’Ita­lie a ga­gné la fi­nale. « J’ai deux amours », comme chan­tait Jo­sé­phine Ba­ker. Mac­cione, la gastronomie, le de­si­gn, l’au­to­mo­bile. Adop­ter Fiat ou une Ves­pa, c’est de­ve­nir un peu ita­lien. Cette ex­po très vi­vante, claire et émou­vante nous re­plonge dans une his­toire âpre et belle.

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