Mé­len­chon, l’ap­pren­ti sor­cier

En re­fu­sant de dé­voi­ler son choix pour le se­cond tour, le lea­deur des In­sou­mis laisse son élec­to­rat po­pu­laire à la por­tée de Ma­rine Le Pen. Une op­por­tu­ni­té sai­sie dès hier lors d’une vi­site éclair aux sa­la­riés de Whirl­pool.

Le Parisien (Paris) - - LA UNE - PAR QUENTINLAURENTETHENRIVERNET @Quen­tin_­Laurent @Hen­ri­Ver­net

est l’énigme de cet entre-deux-tours. Que fe­ra le qua­trième homme (19,6 %) de la pré­si­den­tielle di­manche 7 mai dans l’iso­loir ? Nul ne le sait. Et nul ne le sau­ra : le pa­tron de la France in­sou­mise en a dé­ci­dé ain­si, son choix res­te­ra « in­time ». Et on ne sait pas da­van­tage où il se trouve. De­puis di­manche soir, c’est si­lence ra­dio. Alors que les autres bat­tus du 1er tour ont don­né leur consigne de vote ou s’ap­prêtent à le faire — comme Ni­co­las Du­pont-Ai­gnan —, lui laisse pla­ner le doute. Tout juste ses lieu­te­nants de la France in­sou­mise, Alexis Cor­bière, Ma­nuel Bom­pard et Char­lotte Gi­rard, ont-ils dé­voi­lé hier le ques­tion­naire sou­mis sur In­ter­net aux 440 000 mi­li­tants du mou­ve­ment. Ces der­niers ont le choix entre l’abs­ten­tion, le vote blanc et un bul­le­tin Ma­cron. « Le vote FN n’est pas une op­tion ! » a mar­te­lé Cor­bière. A l’is­sue de ce dé­bat in­terne, mar­di, la France in­sou­mise fe­ra en­fin connaître, dix jours après l’élec­tion qui a por­té Ma­rine Le Pen au 2nd tour, sa po­si­tion. Et en­core, ce­la ne vau­dra en au­cun cas consigne de vote pour les quelque 7 mil­lions d’élec­teurs qui, bien au-de­là de ce cercle de mi­li­tants, ont ap­por­té leurs voix à Mé­len­chon.

Pour­quoi une telle at­ti­tude face à un risque le­pé­niste que le tri­bun Mé­len­chon n’a eu de cesse de vi­li­pen­der du­rant toute sa cam­pagne ? Et même du­rant toute sa vie po­li­tique. En 2002, n’avait-il pas été un des pre­miers à gauche à ap­pe­ler à vo­ter Chi­rac, « même avec des pinces », contre Jean-Ma­rie Le Pen. Au lieu de ce­la, son bras droit Cor­bière as­sure qu’« au­cune de ces op­tions (NDLR : pro­po­sées au vote des mi­li­tants) n’est im­mo­rale ». Alors que l’abs­ten­tion ou le vote blanc pro­fi­te­rait mé­ca­ni­que­ment à Ma­rine Le Pen ! Ce que lui rap­pelle dans une lettre qu’il lui a adres­sée hier le mit­ter­ran­dien his­to­rique Jack Lang. « Ta pa­role est forte, tu es un homme de cou­rage, de res­pon­sa­bi­li­té et de vé­ri­té, l’im­plore l’ex-mi­nistre de la Cul­ture. La Ré­pu­blique a be­soin d’une claire dé­ci­sion de ta part, qui se place à la hau­teur du suc­cès que tu as rem­por­té. »

De fait, ses al­liés com­mu­nistes, par la voix de Pierre Laurent, ap­pellent sans am­bages à faire bar­rage à Ma­rine Le Pen. Tan­dis qu’au PS le non-choix de Mé­len­chon est vi­ve­ment cri­ti­qué, l’en­tou­rage de Be­noît Ha­mon y voit une ex­pli­ca­tion. « Son si­lence est pu­re­ment po­li­tique : il fait le calcul qu’après les lé­gis­la­tives, ça se­ra lui ou Le Pen qui pèsera dans l’op­po­si­tion face à Ma­cron », ana­lyse un proche de l’ex-can­di­dat so­cia­liste.

UNE RÉ­SERVE DE 7 MIL­LIONS DE VOIX

Calcul ? Le chef des In­sou­mis se re­trouve à la tête d’un por­te­feuille de quelque 7 mil­lions de voix qu’il comp­te­rait bien trans­for­mer en au­tant de bul­le­tins aux lé­gis­la­tives de juin. Or s’il se pro­non­çait pour un vote Ma­cron le 7 mai, il pren­drait le risque de heur­ter, et donc de voir s’éloi­gner, une bonne part de cet élec­to­rat.

Mais il n’y a pas que le calcul po­li­tique dans ce jus­qu’au-bou­tisme. A l’évi­dence, la di­men­sion per­son­nelle joue. « Jean-Luc se voyait vrai­ment au se­cond tour, confie un so­cia­liste qui connaît l’homme de longue date. Di­manche soir, la dé­cep­tion a été ter­rible. D’où sa ran­coeur… qui peut per­tur­ber son ju­ge­ment. » « Sans comp­ter qu’à ses yeux, ajoute un autre, Ma­cron est ce que la gauche ré­for­miste pro­duit de pire. » Et d’ailleurs, l’idéo­logue du mou­ve­ment Char­lotte Gi­rard, co­res­pon­sable du pro­gramme, al­lait jus­qu’à confier lun­di qu’elle « n’ar­rive même pas à pro­non­cer ce nom » : ce­lui de Ma­cron ! Bref, un de­gré de dé­tes­ta­tion qui joue un rôle ma­jeur dans l’en­tê­te­ment de Mé­len­chon. Pro­blème, non seule­ment ce­lui-ci prend à contre-pied le reste de la gauche (comme en 2002, après la dé­faite de Jos­pin, cette fa­mille po­li­tique s’en­gage sans cil­ler ou presque der­rière Ma­cron), mais pis, Jean-Luc Mé­len­chon qui pour­rait, après la dé­bâcle du PS, s’im­po­ser comme le pi­vot de la re­com­po­si­tion de la gauche, risque par cette at­ti­tude de perdre de son cré­dit. Le camp Mé­len­chon ré­torque que, bien au contraire, son cham­pion in­carne la lutte an­ti-FN. « Ce qui a fait mon­ter le Front na­tio­nal, c’est la po­li­tique me­née pen­dant cinq ans par Fran­çois Hol­lande », dé­nonce un proche du can­di­dat. Quant à Jean-Luc Mé­len­chon lui-même, il va sor­tir de son long si­lence. Peu­têtre dès de­main sur sa chaîne You­Tube qu’il af­fec­tionne tant.

IL FAIT LE CALCUL QU’APRÈS LES LÉ­GIS­LA­TIVES, ÇA SE­RA LUI OU LE PEN QUI PÈSERA

L’OP­PO­SI­TION” DANS UN PROCHE DE HA­MON À SES YEUX, MA­CRON EST CE QUE LA GAUCHE RÉ­FOR­MISTE

PIRE” PRO­DUIT DE UN SO­CIA­LISTE

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.