P

De la France à la Suisse, d’Evian à Lau­sanne, une ba­lade entre na­ture et pein­ture.

Le Parisien (Paris) - - VIE QUOTIDIENNE -

lus qu’un lac, le Lé­man se rap­proche d’une pe­tite mer in­té­rieure. Avec des mon­tagnes vertes aux cimes en­nei­gées tout au­tour, et une eau bleue, verte, par­fois tur­quoise. Il en faut des voyages pour en faire le tour. Un tour de ma­gie. D’Evian, cô­té France, à Lau­sanne, rive suisse, d’une exposition « Raoul Du­fy » à une ex­po im­pres­sion­niste, la tra­ver­sée ne prend que trente mi­nutes en ba­teau. Un trans­port dans tous les sens du terme, tant les neiges éter­nelles des vues pa­no­ra­miques sur le mi­roir cla­po­tant des eaux font fondre. Le quo­ti­dien des fron­ta­liers qui, en fin d’après-mi­di, prennent le ba­teau comme le mé­tro, quit­tant leur bureau à Lau­sanne pour re­ga­gner leurs pé­nates à Evian.

Nous, on a fait l’in­verse, en par­tant de la source. Dans ce vil­lage fran­çais, pour les pe­tits ma­lins, l’eau d’Evian est gra­tuite. Au mi­lieu du vil­lage, la source Ca­chat, découverte en 1789, à l’ori­gine de l’eau mi­né­rale, offre tou­jours une fon­taine où des tou­ristes — ou les gens du coin — viennent rem­plir bou­teilles ou gourdes. Ce M. Ca­chat ha­bi­tait alors une pro­prié­té sur la­quelle vint à pas­ser un mar­quis qui fuyait la Ré­vo­lu­tion et souf­frait de cal­culs ré­naux. L’eau fit des mi­racles et la cé­lé­bri­té du lieu.

Si l’usine de mise en bou­teille, sur les hau­teurs du vil­lage tout en pentes — les ran­don­nées vers les som­mets haut-sa­voyards com­mencent à quelques ki­lo­mètres —, ne se vi­site pas ac­tuel­le­ment en rai­son de tra­vaux, on va au Pa­lais Lu­mière : l’an­cien éta­blis­se­ment ther­mal de la ville, de­ve­nu un es­pace d’expositions de­puis 2006, ac­cueille « Du­fy, le bon­heur de vivre ». Un Du­fy peu connu, dé­co­ra- teur : peu de ta­bleaux, mais des robes, pa­ra­vents, ca­na­pé, cro­quis, des­sins de mode pour Paul Poi­ret, tis­sus, ta­pis­se­ries, voire des jar­di­nières d’ap­par­te­ment. On a sou­vent re­pro­ché au peintre des pay­sages azu­rés de trop pro­duire. C’est pire, ou mieux en­core que ce que l’on croyait : cette exposition joyeuse le montre en en­chan­teur per­ma­nent et in­sa­tiable du quo­ti­dien. En­suite, on tra­verse le lac vers Lau­sanne. Autre ville en pente, plus grande, très belle, jus­qu’aux jar­dins de la Fon­da­tion de l’Her­mi­tage, une mai­son à l’an­cienne qui ac­cueille une exposition ex­cep­tion­nelle : « Chef­sd’oeuvre de la col­lec­tion Bührle ». Un nom très fa­mi­lier des Suisses et un peu po­lé­mique. Ce mar­chand d’armes, Emil Bührle (1890-1956), s’est en­ri­chi pen­dant la guerre, en ven­dant d’abord à la Wehr­macht, puis aux Al- liés. Une salle très di­dac­tique ex­plique le contexte de sa col­lec­tion éblouis­sante : des Mo­net, Ma­net, Van Gogh, Pis­sar­ro, Gau­guin, comme on n’en a pra­ti­que­ment ja­mais vu, mais aus­si des ra­re­tés en­core plus émou­vantes.

Un portrait de la femme d’Ingres par le peintre, juste après leur ma­riage, la com­pagne de Bon­nard, Marthe, re­pré­sen­tée pour une fois ha­billée, et au vi­sage, ha­bi­tuel­le­ment à peine es­quis­sé, cette fois très re­con­nais­sable. De Ma­net, « le Sui­ci­dé », très aty­pique. Bührle n’avait pas d’états d’âme — après la guerre, il a ren­du puis im­mé­dia­te­ment ra­che­té à leurs pro­prié­taires spo­liés des pein­tures qu’il avait ac­quises sur le mar­ché de l’art suisse pen­dant le conflit — mais un coup d’oeil fou­droyant : une sé­lec­tion de 54 ta­bleaux, tous des chefs-d’oeuvre. Ils étaient de­ve­nus in­vi­sibles, à la suite de vols dans le pe­tit mu­sée fa­mi­lial Bü­rhle à Zu­rich. Après Lau­sanne, ils iront au Ja­pon, puis re­join­dront une nou­velle aile d’un mu­sée de Zu­rich. On ne les ver­ra plus ja­mais comme dans cette pro­prié­té vieux style de Lau­sanne, qui do­mine la ville et le lac. Les co­que­li­cots de Mo­net font écho aux fleurs des jar­dins qui des­cendent vers la rive. Na­ture ou culture, de­dans et de­hors, une per­fec­tion que l’on quitte le coeur en­ivré et ser­ré.

Evian par le ré­seau SNCF, ou TGV Ly­ria Pa­risLau­sanne. Mieux vaut choi­sir le cô­té fran­çais comme quar­tier gé­né­ral de week-end. A Evian, on trouve fa­ci­le­ment des hô­tels 2 étoiles de qua­li­té en plein centre-ville. Lau­sanne est une ville chère. Pro­fi­ter du mu­sée, de ses vues ex­tra­or­di­naires sur le lac et les mon­tagnes, puis re­prendre le ba­teau, ici presque aus­si fré­quent qu’un bus, jus­qu’au soir.

Pa­lais Lu­mière à Evian (Haute-Sa­voie), jus­qu’au 5 juin, tous les jours 10 heures-19 heures (14 heures-19 heures lun­di), 10 €. Ren­sei­gne­ments sur le sé­jour à Evian :

Fon­da­tion de l’Her­mi­tage à Lau­sanne. De­puis la gare, tram­way, bus, taxi, ou si vous avez le temps et un plan, très jo­li à pied. Jus­qu’au 29 oc­tobre, 10 heures-18 heures, 21 heures jeu­di, fer­mé lun­di, 19 francs suisses, www.fon­da­tion-her­mi­tage.ch.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.