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Le Parisien (Paris) - - VOTRE DIMANCHE -

uchée sur son des­trier, le men­ton haut et le re­gard con­qué­rant, la Pu­celle en bronze do­ré semble dé­fier le temps. Im­per­méable aux pro­ces­sions de voi­tures et de scoo­ters qui lui filent sous le nez, place des Py­ra­mides à Pa­ris. Comme chaque 1er mai, le sec­teur se­ra fer­mé de­main ma­tin à la cir­cu­la­tion. Certes moins long­temps que d’ha­bi­tude : les sup­por­teurs de Jean-Ma­rie Le Pen — qui est à l’ori­gine de ce ren­dez-vous au dé­but des an­nées 1980 — sont de moins en moins nom­breux à dé­fi­ler aux cô­tés du vieux lea­deur d’extrême droite. C’est que la concur­rence est rude ! Hor­mis quelques gro­gnards, le gros de ses troupes a dé­ser­té à 1,5 km de là : place Saint-Au­gus­tin, une autre Jeanne d’Arc au­ra cette fois la vi­site de sa fille. Ma­rine Le Pen dé­po­se­ra une gerbe de fleurs au pied de la sta­tue avant un mee­ting à Ville­pinte (Seine-Saint-De­nis) où elle entend cé­lé­brer la grande « pa­triote » du Moyen-Age. Un seul par­ti, deux Jeanne… et une longue histoire de ré­cu­pé­ra­tions en tous genres. Sup­pli­ciée comme hé­ré­tique sur un bû­cher de Rouen le 30 mai 1431, Jeanne d’Arc a connu après sa mort les affres de l’écar­tè­le­ment. Po­li­tique ce­lui-là. En lui ren­dant hom­mage, la fa­mille Le Pen n’a fait que re­prendre le flam­beau d’une vieille tra­di­tion de la droite ca­tho­lique, qui s’em­pare du sym­bole à la fin du XIXe siècle. Peu à peu, elle glisse vers l’extrême droite na­tio­na­liste sous la ban­nière de l’écri­vain Charles Maur­ras, qui en fait une icône guer­rière, mo­nar­chiste et pieuse.

Mais Jeanne n’a pas toujours été de droite. Il suf­fit de re­mon­ter un peu le temps pour com­prendre qu’elle est en fait in­clas­sable. Après avoir été dé­lais­sée pen­dant des siècles, la Pu­celle est ré­ha­bi­li­tée par l’his­to­rien Jules Mi­che­let vers 1840. Sous sa plume, elle de­vient une fi­gure ré­pu­bli­caine, libre et au­da­cieuse… de gauche cla­me­raient cer­tains au­jourd’hui. Il y a aussi des mo­ments — les guerres En 1920, sainte Jeanne est à la fois ca­no­ni­sée par l’Eglise et adou­bée par la IIIe Ré­pu­blique, qui of­fi­cia­lise sa fête en mai. En 1940, après avoir pac­ti­sé avec l’Al­le­magne, le ma­ré­chal Pé­tain in­voque cette hé­roïne qui a su ma­ter les An­glais, tan­dis que De Gaulle et la Ré­sis­tance se ré­clament de la « li­bé­ra­trice ». En 1945, elle se­ra même pré­emp­tée par le Par­ti com­mu­niste de Tho­rez qui fait les yeux doux à cette « pe­tite fille du peuple », trahie par le roi de France et brûlée par l’Eglise.

Et au­jourd’hui ? Si le Front national semble toujours vou­loir en cap­ter l’hé­ri­tage, il n’a plus vrai- ment le mo­no­pole de son coeur. Presque tous les pré­si­dents de­puis Mit­ter­rand l’ont cé­lé­brée, mais c’est Emmanuel Macron qui a peut-être frap­pé le plus grand coup. In­vi­té d’hon­neur des fêtes jo­han­niques à Or­léans, il y a un an, le pas-en­core-can­di­dat avait son­né une charge qui en di­sait long sur ses in­ten­tions : « Alors même que la France n’y croyait pas, se di­vi­sait contre elle-même, elle a eu l’in­tui­tion de son uni­té, de son ras­sem­ble­ment », avait mar­te­lé le lea­deur d’En Marche !, qui guer­royait dé­jà pour bou­ter les cli­vages. Re­pren­dra-t-il l’éten­dard d’ici au se­cond tour ? Rien n’est pré­vu pour l’ins­tant à son agen­da, en tout cas pas de­main comme sa ri­vale Ma­rine Le Pen.

Alors que d’autres en conce­vraient un épou­van­table tor­ti­co­lis, la sta­tue de Jeanne, mère ou plu­tôt fille de toutes les ba­tailles po­li­tiques, garde les yeux fixés vers l’ho­ri­zon. Ga­mine frêle mais dé­ter­mi­née, aussi so­lide que du bronze, que rien ne semble pou­voir faire dé­vier de sa route. Ni al­té­rer ce qu’elle (épau­lée par Ma­rianne) in­carne vrai­ment : la France et l’éter­nel pou­voir de l’in­no­cence.

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